
Une lumière coréenne dans l’obscurité cubaine
À première vue, le contraste paraît presque impossible à tenir ensemble. D’un côté, Cuba traverse une crise économique et énergétique d’une gravité extrême, marquée par des coupures d’électricité pouvant dépasser vingt heures par jour, des pénuries de carburant, des transports perturbés et un quotidien placé sous le signe du manque. De l’autre, au cœur même de cette fatigue collective, la culture populaire sud-coréenne continue d’exister, de circuler, de séduire, jusqu’à s’inscrire dans les gestes les plus ordinaires. C’est ce que révèle un reportage de terrain de l’agence sud-coréenne Yonhap : dans un pays où l’énergie manque jusque dans les foyers et les services, l’intérêt pour la langue coréenne, les séries télévisées venues de Séoul et la K-pop demeure bien vivant.
Le fait n’a rien d’anecdotique. Il ne s’agit pas seulement d’un épisode exotique de plus dans la longue histoire de la mondialisation culturelle. Ce qui frappe ici, c’est la résistance d’un imaginaire dans un environnement matériel profondément dégradé. Là où l’on attendrait que la préoccupation exclusive soit la survie, une partie de la jeunesse cubaine continue de se tourner vers des formes culturelles venues d’Asie de l’Est, avec ce qu’elles charrient d’envie d’apprendre, de curiosité linguistique et de projection vers ailleurs. En d’autres termes, la Hallyu, cette « vague coréenne » qui désigne la diffusion mondiale des industries culturelles sud-coréennes, ne se contente pas d’occuper les écrans des pays riches ou hyperconnectés. Elle prend aussi racine dans des sociétés sous pression.
Pour un lectorat francophone, en France comme en Afrique, cette scène mérite qu’on s’y arrête. Car elle dit quelque chose de l’état du monde culturel contemporain : les circulations symboliques ne suivent pas toujours les cartes de la prospérité. Comme le football, les feuilletons turcs ou certaines musiques urbaines africaines, la K-pop et les dramas coréens prospèrent souvent là où ils rencontrent un besoin de récit, de style, d’ascension ou simplement de respiration. Ce que l’on observe à La Havane ou dans d’autres villes cubaines rappelle au fond une évidence souvent oubliée : la culture n’est pas un luxe de fin de mois, elle est aussi un langage de survie, une manière de maintenir une ouverture quand l’horizon se rétrécit.
Dans le reportage cité, un détail résume à lui seul cette présence coréenne : à l’aéroport, un employé accueille en coréen. Le geste est bref, presque banal, mais sa portée est considérable. Il indique que la Corée du Sud n’est plus seulement connue comme puissance industrielle ou technologique ; elle est devenue, pour une partie du monde, une référence culturelle suffisamment familière pour que sa langue surgisse dans les interactions du quotidien. Cela dit moins une mode passagère qu’une installation durable dans l’imaginaire global.
Une crise cubaine qui se mesure dans la vie quotidienne
Pour comprendre la force symbolique de cette scène, il faut revenir à la dureté du contexte cubain. Les coupures d’électricité de très longue durée ne relèvent pas de la simple gêne domestique. Elles bouleversent tout : conservation des aliments, accès à la lumière, recharge des téléphones, activités commerciales, scolarité, déplacements, circulation de l’information. Dans un tel environnement, l’idée même de routine se fragilise. L’économie ne souffre pas seulement dans les statistiques ; elle se défait dans les gestes les plus simples.
Le manque de carburant accentue encore la désorganisation générale. Dans une île où les infrastructures sont déjà mises à rude épreuve, la pénurie d’énergie agit comme un multiplicateur de crise. Les files d’attente, les retards, les restrictions et l’incertitude deviennent la matière même du quotidien. L’article évoque, en toile de fond, les effets du durcissement de la pression américaine contre Cuba depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, dans le cadre de ce que beaucoup désignent comme un blocus ou, à tout le moins, un régime de sanctions et de contraintes économiques particulièrement sévère. Les débats géopolitiques sur la responsabilité des uns et des autres restent vifs, mais une chose est certaine : ce sont d’abord les habitants qui absorbent le choc.
Vu de Paris, de Bruxelles, de Dakar, d’Abidjan ou de Kinshasa, cette réalité cubaine peut sembler lointaine. Pourtant, elle parle immédiatement à nombre de lecteurs francophones. Dans plusieurs pays d’Afrique, les coupures de courant, les difficultés d’approvisionnement ou la fragilité des services publics constituent aussi des réalités connues. Sans assimiler des contextes très différents, on peut comprendre intuitivement ce que signifie vivre avec l’incertitude énergétique permanente. C’est précisément pourquoi la persistance de la Hallyu à Cuba intrigue autant : elle ne repose pas sur un confort technique stable, mais sur une intensité du désir culturel.
Le reportage de Yonhap a le mérite de ne pas réduire Cuba à une abstraction géopolitique. Trop souvent, les dépêches internationales parlent de sanctions, d’embargo, de modèles économiques, sans montrer comment ces mots se déposent dans une journée humaine. Ici, la matière sociale de la crise reste au premier plan. Et c’est dans cet espace de pénurie que se révèle, de manière presque paradoxale, la présence sud-coréenne. Autrement dit, la crise n’efface pas la circulation des imaginaires ; elle la rend parfois encore plus visible.
Pourquoi la Hallyu touche une jeunesse en quête d’avenir
L’un des aspects les plus marquants du récit venu de Cuba concerne l’ardeur éducative de nombreux jeunes. Malgré les difficultés matérielles, ils continuent de miser sur l’apprentissage, sur les langues, sur la possibilité d’une mobilité sociale ou symbolique. Le parallèle esquissé avec la Corée du Sud des années 1970 et 1980 mérite attention, non parce qu’il faudrait plaquer un modèle sur l’autre, mais parce qu’il renvoie à une dynamique universelle : dans les périodes de contrainte, la formation et la discipline apparaissent souvent comme des ressources de dignité et de projection.
La Corée du Sud occupe, de ce point de vue, une place singulière dans l’imaginaire mondial. Son récit national moderne est fréquemment lu comme celui d’une transformation accélérée, depuis la pauvreté d’après-guerre jusqu’au statut de puissance technologique et culturelle. Même si cette histoire est plus complexe que la version lisse souvent exportée, elle nourrit une forme d’identification dans des sociétés où la jeunesse cherche des modèles de réussite construits par l’effort, l’éducation et la modernité. La culture sud-coréenne ne se présente donc pas seulement comme un divertissement ; elle véhicule aussi une promesse de compétence, de style et d’émancipation.
Cela aide à comprendre pourquoi l’apprentissage du coréen peut séduire bien au-delà des cercles de fans. Apprendre une langue, ce n’est pas uniquement mémoriser un vocabulaire ; c’est entrer dans un univers, accéder à des paroles de chansons sans sous-titres, saisir les nuances d’un drama, comprendre les codes d’une société. Pour des jeunes Cubains, comme pour des jeunes Français, Sénégalais ou Camerounais, le coréen peut devenir le signe d’une curiosité active, d’une capacité à se relier à une autre partie du monde sans passer par les circuits culturels traditionnels dominés par l’anglais ou, historiquement, par les anciens centres de pouvoir occidentaux.
Il y a là une leçon plus vaste sur la mondialisation culturelle contemporaine. Longtemps, les flux se lisaient dans un seul sens, de Hollywood vers le reste du monde, avec quelques exceptions. Aujourd’hui, la Corée du Sud a conquis une place de premier plan, aux côtés d’autres producteurs culturels non occidentaux. Les séries coréennes, leurs bandes-son, leurs acteurs, leurs chorégraphies et jusqu’à leurs codes vestimentaires composent un langage mondial. Pour un public francophone, cela évoque parfois ce qu’a pu représenter, à d’autres époques, la fascination pour le cinéma américain, la pop britannique ou, dans un autre registre, les telenovelas latino-américaines. Sauf qu’ici, la dimension participative est plus forte : on ne consomme pas seulement un produit, on entre dans une communauté de références.
Un bonjour en coréen à l’aéroport : le signe d’une influence profonde
Dans l’économie d’un reportage, certains détails comptent plus que de longues démonstrations. Le salut adressé en coréen par un employé d’aéroport cubain appartient à cette catégorie. Il serait facile d’y voir une simple politesse destinée à un visiteur asiatique. Ce serait manquer l’essentiel. Ce type de scène montre que la langue coréenne, encore perçue il y a quelques années comme très marginale hors d’Asie, est désormais identifiable par des personnes qui ne sont ni universitaires, ni diplomates, ni spécialistes. Elle entre dans le répertoire du service, du contact, de la reconnaissance.
Dans le vocabulaire de la sociologie culturelle, on parlerait de banalisation positive : un signe de distinction devient un élément familier. La France a connu des processus similaires avec d’autres langues-cultures dans des domaines différents. Lorsque des expressions anglaises se sont imposées dans la publicité, la musique ou le commerce, elles signalaient une influence bien plus vaste que leur simple usage lexical. De même, lorsque des mots japonais liés aux mangas ou des termes issus du hip-hop américain s’installent dans les conversations adolescentes, ils témoignent d’un imaginaire partagé. Le coréen, aujourd’hui, suit ce chemin dans de nombreux pays.
La Hallyu n’est pas seulement affaire de tubes ou de plateformes. Elle crée des réflexes de reconnaissance. Un prénom d’idole, une salutation, un refrain, une silhouette mode suffisent parfois à faire lien. Dans un pays en crise, où l’accès aux contenus peut être entravé par les coupures de courant et les limites de connexion, cette capacité de condensation symbolique est décisive. Quelques images, quelques chansons, quelques épisodes vus par intermittence peuvent suffire à nourrir une familiarité durable.
Il faut aussi rappeler ce que recouvre précisément le mot Hallyu pour un public francophone non spécialiste. Le terme désigne l’expansion internationale des productions culturelles sud-coréennes : musique pop, séries télévisées, cinéma, beauté, mode, jeux vidéo, gastronomie, et plus largement un ensemble de styles de vie associés à la Corée du Sud contemporaine. Ce n’est pas un bloc homogène. Entre les groupes idol à la chorégraphie millimétrée, les thrillers sociaux, les romances historiques et les émissions de variétés, l’éventail est très large. Mais cet ensemble partage une même force : offrir un mélange de sophistication visuelle, d’intensité émotionnelle et de lisibilité globale.
La culture comme diplomatie du quotidien
Ce qui se joue à Cuba dépasse largement le cas cubain. L’épisode révèle la manière dont un pays peut s’inscrire dans le monde non seulement par ses exportations, sa diplomatie officielle ou sa puissance militaire, mais par la familiarité affective qu’il suscite. La Corée du Sud n’a pas besoin, dans cette histoire, d’avoir organisé un grand événement d’État ou lancé une campagne institutionnelle visible. Son empreinte se mesure à quelque chose de plus discret et sans doute de plus durable : la place qu’elle occupe dans les conversations, les playlists, les rêves d’apprentissage et les codes de sociabilité de jeunes gens très éloignés d’elle géographiquement.
Pour les Européens, cette idée n’est pas totalement étrangère. La France elle-même a longtemps pensé son rayonnement à travers la langue, les arts, le cinéma, la mode, la gastronomie, bien au-delà des seules relations intergouvernementales. La Corée du Sud pratique, à sa manière, une forme de diplomatie culturelle contemporaine particulièrement efficace, même lorsqu’elle n’est pas pilotée de façon centralisée. Ses industries créatives produisent des effets politiques indirects : elles rendent le pays désirable, intelligible, parfois même admirable.
Dans l’espace francophone africain, où les jeunesses sont massives, connectées, inventives et souvent confrontées à des défis économiques considérables, cette dimension résonne fortement. Le succès des contenus coréens n’y repose pas seulement sur la curiosité pour l’ailleurs ; il touche aussi au sentiment que la modernité peut avoir plusieurs accents, plusieurs visages, plusieurs centres. L’Asie n’est plus un simple décor lointain : elle devient un point de référence concret dans la construction de soi. Cuba, dans cette perspective, n’est pas une exception absolue, mais un révélateur extrême parce que la crise y est particulièrement visible.
Le plus frappant est peut-être que cette influence s’exerce non pas malgré la crise, mais à travers elle. Quand l’horizon matériel se contracte, les récits qui donnent une forme à l’ambition ou à la persévérance peuvent gagner en puissance. La K-pop, avec son esthétique du travail, de la performance et du collectif ; les dramas, avec leurs scénarios de lutte, de hiérarchie sociale, de désir de réussite ou de fidélité affective ; l’apprentissage de la langue, avec ce qu’il implique d’effort personnel : tout cela peut rencontrer des sensibilités façonnées par la contrainte.
Ce que Cuba nous dit de la place de la Corée dans le monde
Il serait excessif d’idéaliser la situation ou de transformer l’intérêt pour la culture coréenne en solution symbolique à une crise structurelle. Aucune chanson, aucune série, aucune fascination linguistique ne compense l’absence d’électricité, les pénuries ou l’épuisement social. Mais il serait tout aussi erroné de minimiser la portée de ce qui se joue. Le fait que des jeunes, dans un pays soumis à de lourdes privations, continuent de trouver dans la Corée du Sud une source d’attention et d’élan dit quelque chose de la densité émotionnelle de cette offre culturelle.
Cela dit aussi quelque chose de notre époque médiatique. Nous vivons dans un monde où la réputation internationale d’un pays se construit autant dans les récits de fiction, les refrains et les usages numériques que dans les sommets diplomatiques. Le « soft power », pour reprendre l’expression consacrée, n’est plus un supplément d’image ; il devient un mode central de présence au monde. La Corée du Sud en est l’un des exemples les plus probants du début du XXIe siècle.
Pour les rédactions francophones qui suivent la Hallyu, l’intérêt du reportage de Yonhap tient précisément à cette profondeur de champ. Il ne raconte pas seulement l’expansion d’une mode. Il met en regard deux réalités apparemment disjointes : l’effondrement partiel d’un quotidien national et la persistance d’une aspiration transnationale. C’est ce croisement qui fait information. Il rappelle que l’influence culturelle ne se mesure pas seulement en chiffres d’audience ou en classements Spotify, mais dans les endroits où elle apparaît alors même qu’on ne l’attend pas.
On pourrait presque y voir une inversion du regard habituel. Pendant longtemps, l’international consistait, pour beaucoup de lecteurs européens, à observer de loin des crises et à en tirer des analyses géopolitiques. Ici, la crise reste bien réelle, mais elle sert aussi de révélateur à une autre histoire : celle d’une Corée du Sud devenue familière à des publics éloignés, au point que sa langue et ses codes pénètrent la texture ordinaire de vies précaires. C’est une manière plus humaine, plus concrète, de comprendre la mondialisation culturelle.
À Cuba, les coupures de courant assombrissent les maisons, ralentissent l’économie et fatiguent les corps. Mais elles n’ont pas complètement éteint la circulation des imaginaires. Qu’un simple bonjour en coréen surgisse dans ce contexte en dit long sur l’époque. La vague coréenne n’est plus seulement un phénomène de fans, ni même un succès exportateur ; elle est devenue, jusque dans les zones de turbulence du monde, une grammaire de l’espoir, du style et de la projection. Et c’est peut-être là, dans cette survie discrète au milieu du manque, que se mesure le mieux sa véritable puissance.
0 Commentaires