À Gwangju, la mémoire de Mai continue de marcher : 2 000 citoyens dans la rue pour faire vivre l’esprit du 18-Mai

Gwangju, une ville qui ne commémore pas seulement : elle remet l’histoire en mouvement

Deux jours avant le 46e anniversaire du soulèvement démocratique du 18-Mai, la grande artère de Geumnam-ro, au cœur de Gwangju, dans le sud-ouest de la Corée du Sud, s’est à nouveau transformée en espace civique. Samedi 16 mai 2026, environ 2 000 personnes ont pris part à une marche de la paix et de la démocratie, un cortège de 2,3 kilomètres parti vers 16 heures de la place de la gare de Gwangju pour rejoindre Geumnam-ro 4-ga, l’un des lieux les plus chargés d’histoire de la ville. À première vue, il pourrait s’agir d’une cérémonie supplémentaire dans un calendrier commémoratif. En réalité, l’événement dit bien davantage : en Corée du Sud, la mémoire du 18-Mai n’est pas une relique solennelle, conservée derrière une vitre, mais un langage public, réactivé dans la rue, avec des corps, des slogans, des gestes de solidarité et une forte implication des jeunes générations.

Pour un lecteur francophone, il faut mesurer ce que représente Gwangju dans l’imaginaire politique coréen. La ville occupe une place comparable, toutes proportions gardées, à celle qu’occupent dans l’histoire européenne certains lieux devenus synonymes de conscience démocratique. Comme la Puerta del Sol à Madrid pour les mobilisations citoyennes, comme la place de la Bastille dans la mémoire politique française, ou encore comme Gdansk dans le récit polonais de la résistance civile, Gwangju dépasse son statut de ville régionale. Son nom renvoie à une blessure nationale, mais aussi à une matrice démocratique. Revenir marcher sur Geumnam-ro, ce n’est donc pas seulement honorer les morts de 1980 ; c’est rappeler que la démocratie coréenne s’est aussi construite contre la violence d’État.

La marche organisée ce 16 mai ne se contentait pas de rassembler des participants dans un espace fermé ou devant une scène. Elle traversait la ville. Cette dimension est essentielle. En Corée, le 18-Mai n’est pas simplement une date inscrite dans les manuels scolaires. C’est une géographie, une cartographie de la mémoire. En réempruntant un itinéraire urbain qui rappelle les manifestations de 1980, les organisateurs et les participants ne regardent pas le passé à distance : ils le remettent en circulation dans le présent. Les rues deviennent des archives vivantes. Les trottoirs, les carrefours, les façades et les regards des passants recomposent une scène où l’histoire ne se récite pas, mais se vit.

À l’heure où de nombreuses démocraties s’interrogent sur l’érosion de la confiance civique, la scène de Gwangju attire l’attention bien au-delà de la péninsule coréenne. Elle montre qu’une société peut choisir de ne pas reléguer un épisode traumatique au seul registre du deuil officiel. Elle peut aussi décider d’en faire un outil d’éducation civique, un repère générationnel et une interrogation permanente sur l’état de ses institutions.

Comprendre le 18-Mai : pourquoi Gwangju reste un nom central dans l’histoire démocratique coréenne

Pour un public français, belge, suisse, québécois ou africain francophone, une mise en contexte est indispensable. Le 18-Mai renvoie au soulèvement démocratique de Gwangju en mai 1980. À cette époque, la Corée du Sud vivait sous un régime autoritaire. À Gwangju, des étudiants, puis des habitants, s’étaient mobilisés pour demander davantage de libertés et protester contre la répression. La réponse des autorités fut brutale. Les violences commises ont marqué durablement la société sud-coréenne. Au fil des décennies, cet épisode est devenu l’un des symboles les plus puissants de la lutte pour la démocratie dans le pays.

Le sujet reste sensible parce qu’il touche à la fois à la vérité historique, à la mémoire des victimes, à la responsabilité de l’État et à l’identité politique de la Corée contemporaine. En d’autres termes, Gwangju n’est pas seulement un événement du passé ; c’est un point d’appui pour comprendre la Corée actuelle. L’économie sud-coréenne fascine souvent le monde par ses groupes industriels, sa K-pop, ses séries et sa puissance technologique. Mais cette réussite, souvent racontée à travers Séoul, Samsung ou Netflix, repose aussi sur une histoire politique douloureuse. Derrière la vitrine mondialisée de la Hallyu, il existe une autre Corée, celle des luttes étudiantes, des mouvements ouvriers, des combats pour les droits civiques et pour la reconnaissance des victimes de la violence d’État.

En France, l’évocation de telles séquences résonne avec d’autres mémoires, très différentes mais comparables dans leur fonction civique : les commémorations de la Libération, la mémoire du massacre du 17 octobre 1961, les débats autour de Mai 68, ou encore l’importance accordée aux lieux qui cristallisent la relation entre la rue et la République. En Afrique francophone aussi, où plusieurs sociétés ont connu des transitions heurtées, des mobilisations étudiantes ou des affrontements autour de la conquête des libertés publiques, l’expérience coréenne peut trouver un écho particulier. Elle rappelle qu’une démocratie n’est jamais un acquis abstrait ; elle se forge dans la confrontation entre pouvoir, citoyens et mémoire.

Dans ce cadre, la marche de Gwangju prend tout son relief. Elle ne s’adresse pas uniquement aux habitants de la ville. Elle parle à la nation tout entière, et au-delà, à quiconque s’interroge sur la manière dont une société transmet un héritage démocratique à ceux qui n’ont pas vécu les événements fondateurs.

Une marche de 2,3 kilomètres, mais une portée nationale

Le cortège parti de la place de la gare de Gwangju a traversé le centre-ville sur environ 2,3 kilomètres avant d’atteindre Geumnam-ro 4-ga. Le détail peut sembler logistique ; il est en réalité politique. Dans ce type d’événement, le trajet compte autant que le point d’arrivée. La marche reconstitue un rapport physique à la mémoire. On avance ensemble, on scande, on regarde les bâtiments, on occupe l’espace public, on éprouve le temps de la ville autrement. Là où une cérémonie classique organise le recueillement dans un cadre prédéfini, la déambulation urbaine ouvre une expérience plus large, plus poreuse, où participants et passants se répondent.

Selon les images rapportées de la journée, des habitants massés le long des routes ont applaudi et encouragé les marcheurs lorsque la tête du cortège est arrivée à Geumnam-ro 4-ga. Cette scène dit quelque chose de très coréen dans la façon de faire mémoire, mais elle reste parfaitement intelligible ailleurs. Elle montre qu’à Gwangju, la commémoration n’oppose pas des acteurs à un public passif. La ville tout entière devient une scène civique. Certains marchent, d’autres regardent, d’autres encore offrent leur soutien par des applaudissements. Ce partage des rôles compose une forme d’appropriation collective du passé.

Le nombre de participants, environ 2 000, n’est pas anodin. Dans un pays habitué aux grands rassemblements, notamment à Séoul, où les mobilisations populaires ont parfois atteint des centaines de milliers de personnes, ce chiffre pourrait sembler modeste. Mais l’importance de l’événement ne se réduit pas à une démonstration de masse. Ce qui compte ici, c’est la diversité du cortège : étudiants, citoyens, figures de la société civile et divers représentants du monde local ont marché côte à côte. Cette pluralité donne du poids à la scène. Elle rappelle que le 18-Mai n’appartient pas à une corporation de la mémoire ni à un cercle militant fermé. Il demeure un bien commun de la démocratie sud-coréenne.

La présence visible des étudiants est particulièrement significative. Dans de nombreux pays, la question de la transmission mémorielle inquiète les historiens comme les responsables publics. Comment faire vivre un passé que les nouvelles générations n’ont pas connu ? Comment éviter que la commémoration ne se transforme en rituel vidé de sens ? À Gwangju, la réponse semble passer par l’expérience concrète : on ne se contente pas d’enseigner l’histoire, on la met en scène collectivement dans l’espace urbain.

« L’esprit de Mai dans la Constitution » : quand le souvenir devient revendication civique

Parmi les slogans entendus lors de la marche, l’un s’est imposé avec force : « L’esprit de Mai dans la Constitution !  ». Cette formule, en apparence simple, est l’une des plus importantes pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui autour du 18-Mai. Elle ne relève pas d’une nostalgie abstraite. Elle exprime une demande de traduction institutionnelle. Autrement dit, les valeurs révélées ou défendues à Gwangju en 1980 — résistance à l’autoritarisme, dignité citoyenne, solidarité, souveraineté populaire — ne devraient pas rester seulement honorées dans les discours. Elles devraient, selon les manifestants, être plus explicitement inscrites dans la norme fondamentale du pays.

Pour un lecteur européen, cette articulation entre mémoire et Constitution peut surprendre. En France, les grandes commémorations républicaines s’accompagnent souvent de discours sur les valeurs, mais plus rarement d’une demande aussi directe d’inscription symbolique dans le texte constitutionnel. En Corée du Sud, le slogan rappelle que la bataille de la mémoire n’est jamais séparée du présent institutionnel. Le passé n’est pas seulement pleuré ; il sert à évaluer le degré de fidélité de la démocratie contemporaine à ses propres origines de lutte.

Un autre slogan, « Allons au siège du gouvernement provincial !  », renvoyait quant à lui à l’itinéraire historique des manifestations de 1980. Là encore, la formule ne se résume pas à une indication de parcours. Elle réactive une mémoire des lieux. Les mots font revenir les gestes. Dans une société saturée d’images et de messages instantanés, ce retour du slogan comme véhicule de mémoire est frappant. Il rappelle que le langage politique n’est pas seulement argumentatif ; il est aussi performatif, lié à des cadences, à des foules, à des espaces et à des émotions partagées.

La grande force de cette marche réside précisément là : elle ne fait pas du 18-Mai un objet figé de musée. Elle montre que la mémoire démocratique peut rester un principe actif de discussion publique. En ce sens, Gwangju s’inscrit dans un phénomène plus large que connaissent aussi d’autres pays : la volonté de lier les commémorations aux débats actuels sur l’État de droit, la représentation, les libertés publiques ou la place des citoyens dans la vie politique.

Le geste du « jumeokbap », ou comment un simple bol de riz raconte une communauté

Parmi les scènes les plus marquantes de cette journée, l’une pourrait sembler presque modeste à première vue : des élèves ayant participé à un espace d’animation citoyenne sur Geumnam-ro ont confectionné à la main des « jumeokbap », littéralement des boulettes de riz serrées dans la paume, pour les distribuer aux participants de la marche. Pour le public étranger, ce détail mérite une explication. Le jumeokbap n’est pas seulement un en-cas. Dans la mémoire du 18-Mai, il renvoie à une pratique de solidarité populaire : nourrir ceux qui manifestent, partager le peu que l’on a, transformer l’ordinaire en geste de soutien collectif.

Dans la culture mémorielle de Gwangju, ce type de geste renvoie à ce que les Coréens appellent souvent l’« esprit de daedong », une idée de communauté solidaire, d’union au-delà des statuts, des âges ou des hiérarchies. Il n’existe pas toujours d’équivalent parfait en français. On pourrait parler d’esprit de communion civique, de fraternité concrète, ou d’un sens très incarné du collectif. Là où certaines commémorations occidentales reposent fortement sur la parole officielle, les dépôts de gerbes ou la solennité protocolaire, Gwangju rappelle qu’une mémoire politique peut aussi passer par des gestes quotidiens : marcher ensemble, partager de la nourriture, applaudir, accueillir.

Ce n’est pas un folklore. C’est une pédagogie de la mémoire. En distribuant ces boulettes de riz, les élèves ne jouent pas simplement à reconstituer le passé. Ils apprennent, par le geste, que la démocratie ne tient pas seulement à des principes juridiques, mais aussi à une éthique de l’entraide. Dans un monde où la notion de « communauté » est souvent galvaudée par la communication politique, ce type de scène redonne de l’épaisseur au mot.

Pour un lectorat d’Afrique francophone, où les solidarités de quartier, de famille élargie ou de voisinage demeurent structurantes dans de nombreux contextes urbains, cette dimension peut résonner avec force. Pour un public français, elle rappelle que les grands moments de mobilisation populaire ont souvent aussi leur cuisine, leurs chants, leurs objets, leurs manières très simples de faire corps. À Gwangju, le bol de riz devient presque un document historique à lui seul.

Pourquoi cette commémoration parle aussi à l’Europe et au monde francophone

Il serait tentant de considérer cet événement comme une affaire intérieure sud-coréenne, importante pour les Coréens mais périphérique ailleurs. Ce serait une erreur. La marche de Gwangju pose une question qui traverse aujourd’hui de nombreuses démocraties : comment maintenir vivants les récits fondateurs de la liberté sans les enfermer dans le cérémonial ? Comment transmettre une mémoire tragique sans l’épuiser par la répétition ? Et surtout, comment faire en sorte qu’une commémoration ne soit pas seulement un hommage au passé, mais un instrument d’évaluation du présent ?

En Europe, la fatigue mémorielle est un sujet connu. Entre anniversaires institutionnels, inflation de dates, concurrence des récits nationaux et batailles idéologiques sur le passé, beaucoup de sociétés peinent à inventer des formes de commémoration réellement partagées. Gwangju offre un contre-exemple intéressant. La ville ne prétend pas résoudre toutes les tensions de l’histoire coréenne, mais elle montre qu’une mémoire peut rester populaire si elle demeure liée à un lieu, à une pratique collective et à une valeur civique lisible.

Le cas coréen intéresse aussi parce qu’il corrige une image parfois tronquée de la Hallyu. En France comme dans plusieurs pays africains francophones, la culture coréenne est souvent entrée par la porte de la musique, des dramas, de la beauté ou de la gastronomie. C’est une porte légitime, et souvent féconde. Mais comprendre la Corée contemporaine suppose d’ajouter à cette lecture culturelle une profondeur historique. Les œuvres culturelles sud-coréennes elles-mêmes, du cinéma aux séries, ont souvent été traversées par des interrogations sur l’autoritarisme, les fractures sociales, la violence politique ou la mémoire des mobilisations populaires. Gwangju n’est pas à la marge de cette histoire culturelle : elle en constitue l’un des soubassements.

Dans ce sens, la marche du 16 mai rappelle que la puissance culturelle coréenne ne se réduit pas à son soft power. Elle est aussi portée par une société qui continue de débattre publiquement de ses blessures et de ses fondements démocratiques. Pour le monde francophone, souvent prompt à admirer la modernité technologique coréenne, la scène de Geumnam-ro invite à regarder aussi la profondeur civique du pays.

Une mémoire au présent, loin du mausolée

Ce qui frappe, dans cette mobilisation, c’est sa capacité à conjuguer recueillement, réactivation historique et interpellation du présent. Les slogans entendus dans la rue, les applaudissements des habitants, la participation des jeunes, la référence au 18-Mai à travers les lieux mêmes où s’est jouée l’histoire, tout cela compose une mémoire vivante. En français, on parle souvent du « devoir de mémoire ». L’expression a sa noblesse, mais elle a parfois fini par évoquer une obligation institutionnelle un peu désincarnée. À Gwangju, on voit plutôt une pratique de mémoire : quelque chose qui se fait, qui se partage, qui s’éprouve physiquement.

Quarante-six ans après les événements de 1980, le simple fait que des citoyens continuent de marcher en reprenant les mots et les parcours de l’époque montre que le temps n’efface pas nécessairement la force d’un événement. Il peut, au contraire, permettre sa reformulation. Plus les générations se succèdent, plus il devient nécessaire de traduire l’histoire dans des formes nouvelles. La marche de Geumnam-ro relève précisément de cette traduction. Elle rend accessible une mémoire à ceux qui ne l’ont pas vécue, sans la réduire à un exercice scolaire.

Dans un paysage international marqué par la montée des crispations identitaires, des défiances envers les institutions et des récits concurrents du passé, cette scène coréenne offre un enseignement sobre mais puissant. Une démocratie ne se protège pas seulement par ses textes, ses élections ou ses contre-pouvoirs. Elle se protège aussi par sa capacité à se souvenir publiquement de ce qu’elle a coûté. À Gwangju, cette mémoire ne se contente pas d’être racontée : elle marche.

Et c’est peut-être là le sens le plus profond de cette journée du 16 mai. Dans cette ville du sud-ouest coréen, les citoyens n’ont pas seulement commémoré une date. Ils ont rappelé qu’une nation démocratique doit savoir retourner régulièrement à ses rues fondatrices. Non pour s’y enfermer dans la mélancolie, mais pour y puiser une exigence. Celle qui consiste à traiter la liberté non comme une évidence, mais comme une responsabilité toujours à reprendre.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea