
Une politique sociale qui pousse entre les massifs
En Corée du Sud, les politiques publiques de proximité prennent parfois des chemins inattendus. À Gwangmyeong, une ville de la province de Gyeonggi, dans l’orbite immédiate de Séoul, les autorités locales viennent d’annoncer un projet qui dit beaucoup de l’évolution du pays face au vieillissement, à l’isolement et à la fragilité sociale. Le 11, dans l’espace civique de l’Open Citizens Hall du quartier commerçant de Cheolsan, la municipalité a signé un accord avec le conseil local de protection sociale communautaire et quatre entreprises de l’économie sociale et solidaire pour lancer le programme baptisé « Maeum Dolbom Jeongwon », que l’on pourrait rendre en français par « jardin du soin du cœur ».
L’intitulé mérite qu’on s’y arrête. En coréen, le mot « maeum » renvoie au cœur, à l’esprit, aux émotions, à cet espace intérieur qui ne se réduit ni au psychisme clinique ni au simple moral. « Dolbom » signifie le soin, la prise en charge, l’attention portée à une personne vulnérable. Quant à « jeongwon », il désigne le jardin. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de planter quelques fleurs pour embellir un quartier. La ville veut faire du jardin un outil de soin intégré, un lieu où l’on accompagne non seulement les besoins médicaux ou fonctionnels, mais aussi la reconstruction émotionnelle et les relations de voisinage.
Pour un lecteur francophone, l’idée peut évoquer à la fois les jardins partagés qui fleurissent en France depuis une vingtaine d’années, les expériences de « villes amies des aînés » soutenues par l’Organisation mondiale de la santé, ou encore certaines initiatives d’agriculture urbaine en Belgique, au Québec ou au Maroc où le végétal sert de support à la socialisation. Mais le cas coréen possède sa singularité. Ici, la puissance publique locale tente d’intégrer explicitement le jardinage, la présence régulière dans un espace de quartier et l’animation communautaire à la politique de « soins intégrés », un concept désormais central dans la réponse sud-coréenne à la dépendance et à l’isolement.
Dans une société longtemps structurée autour de la famille, où l’obligation morale envers les parents âgés reste forte malgré les mutations rapides de la vie urbaine, la question du soin change de nature. La Corée du Sud vieillit à grande vitesse, connaît une montée de la solitude et voit s’affaiblir certains mécanismes traditionnels de solidarité. Gwangmyeong, à sa manière, répond à cette tension par une proposition simple en apparence : déplacer le soin hors des murs de l’hôpital, hors des établissements spécialisés, et l’ancrer dans les espaces ordinaires de la vie quotidienne.
Du soin médical au soin relationnel
Le message politique porté par la municipalité est clair : on ne peut plus penser l’accompagnement des personnes fragiles uniquement à travers le prisme du traitement, de la rééducation ou de l’aide matérielle. Bien sûr, ces dimensions restent indispensables. Mais elles ne suffisent pas à stabiliser une existence lorsque l’on vit seul, que l’on a perdu des habitudes de mobilité, ou que le lien avec le quartier s’est distendu. En mettant l’accent sur la « récupération émotionnelle » et sur la création de relations communautaires, Gwangmyeong élargit le périmètre du soin.
Cette approche résonne fortement avec des débats très présents en Europe et en Afrique francophone. En France, la crise des EHPAD, les interrogations sur le maintien à domicile et la lutte contre l’isolement des personnes âgées ont montré que le soin ne saurait être réduit à une prestation technique. Au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Cameroun, où la solidarité intergénérationnelle demeure centrale mais se heurte elle aussi à l’urbanisation et à la dispersion des familles, la question est semblable : comment préserver une continuité de vie, et pas seulement une assistance ponctuelle ?
Le projet de Gwangmyeong part justement de cette intuition. Le jardin devient un médiateur. Il offre un rythme, un prétexte à la rencontre, un cadre moins intimidant que l’institution sanitaire et moins stigmatisant que certains dispositifs d’aide sociale. On n’y vient pas seulement parce qu’on est « bénéficiaire » d’une politique publique ; on y vient pour participer, toucher la terre, observer une croissance, partager un espace. Dans un pays où la pression scolaire et professionnelle, la densité urbaine et la compétition sociale pèsent lourdement sur les individus, la valorisation d’espaces modestes mais réguliers de respiration n’a rien d’anecdotique.
Cette extension du soin au domaine relationnel n’est pas une coquetterie sémantique. Elle traduit une transformation profonde des politiques sociales coréennes. L’enjeu n’est plus seulement d’aider quelqu’un à vivre malgré une fragilité, mais de lui permettre de rester inscrit dans un tissu de relations, de routines et de signes de reconnaissance. Là où les dispositifs classiques répondent souvent à une urgence ou à une carence, le « jardin du soin du cœur » cherche à agir sur la continuité du quotidien.
Le jardin comme espace public de réparation
Ce qui frappe dans cette initiative, c’est le choix du lieu. Gwangmyeong ne mise pas d’abord sur la construction d’un nouvel équipement lourd. La ville entend utiliser des terrains vacants, de petites zones vertes et des parcs de proximité déjà présents dans l’environnement urbain. En d’autres termes, elle requalifie des espaces ordinaires en infrastructures sociales légères. Ce déplacement est loin d’être secondaire.
Dans beaucoup de villes, françaises comme coréennes, on parle volontiers de « reconquête » de l’espace public. Mais il s’agit le plus souvent de circulation, de commerce, de sécurité ou d’écologie. Ici, l’espace public devient aussi un support de soin. C’est une idée féconde. Un petit jardin de quartier n’a pas la solennité d’un centre médico-social, ni la fermeture implicite d’un établissement réservé à des usagers identifiés. Il est plus poreux, plus lisible, plus accueillant. On peut le traverser, s’y arrêter, y revenir. Cette accessibilité réduit la barrière symbolique qui empêche parfois les personnes fragiles d’entrer dans un dispositif.
Le jardin, de surcroît, permet d’échapper à une relation purement verticale entre aidant et aidé. La municipalité prévoit que les habitants du quartier et les personnes concernées par le dispositif participent ensemble à la création et à l’entretien des espaces. Autrement dit, la personne vulnérable n’est pas seulement destinataire d’un service ; elle devient co-actrice d’un lieu commun. Dans une époque marquée par la hantise de l’isolement, cette logique est particulièrement intéressante. Elle redonne une place sociale, même modeste, à ceux qui risquent d’être définis exclusivement par leur fragilité.
Pour un public européen, on pourrait comparer cela aux vertus reconnues depuis longtemps aux jardins thérapeutiques dans certains hôpitaux ou maisons de retraite. Mais le projet coréen va plus loin : il ne s’agit pas seulement de mettre un peu de nature à disposition de personnes vulnérables, il s’agit de socialiser cette nature, de la transformer en scène de voisinage. À certains égards, cela rejoint l’esprit des jardins ouvriers puis familiaux en France, ou celui des jardins communautaires dans plusieurs métropoles européennes, avec une dimension plus explicitement arrimée aux politiques de soin.
Dans une Corée du Sud ultramoderne, souvent associée aux gratte-ciel, à la technologie ou à la pop culture exportée par la Hallyu, voir une municipalité investir des friches et des petits parcs comme lieux de réparation collective a quelque chose de révélateur. Le pays qui fascine le monde par ses industries culturelles et numériques cherche aussi, à échelle locale, des réponses très concrètes à l’épuisement social produit par l’urbanité contemporaine.
Une architecture locale du care à la coréenne
L’autre intérêt de l’accord signé à Gwangmyeong réside dans sa structure. La ville n’agit pas seule. Le dispositif associe la municipalité, le conseil local de protection sociale communautaire et quatre entreprises de l’économie sociale et solidaire. Pour comprendre la portée de cette organisation, il faut rappeler que la Corée du Sud s’appuie de plus en plus sur des montages hybrides entre administration, réseaux associatifs et acteurs de l’économie sociale pour déployer des politiques de proximité.
La municipalité fournit le cadre général, facilite l’usage des espaces et soutient les conditions d’exploitation du programme. Le conseil communautaire, lui, prend en charge des aspects souvent décisifs mais peu visibles : l’aide au déplacement des participants, l’assistance pendant les activités, le suivi des nouvelles et de l’état des personnes. C’est là un point crucial. Dans bien des politiques publiques, on conçoit d’excellents programmes sur le papier sans résoudre la question la plus simple : comment les personnes viennent-elles réellement jusqu’au lieu de l’activité ? Qui s’assure qu’elles ne décrochent pas après une séance ? Qui repère une fatigue, une rechute, un retrait ?
Les entreprises de l’économie sociale, de leur côté, se voient confier la conception et l’animation de programmes participatifs à partir du soin par le jardin. Cette dimension professionnelle compte. Un espace vert ne devient pas spontanément thérapeutique ou social parce qu’on y plante des arbustes. Il faut des savoir-faire d’animation, une sensibilité aux publics, une capacité à inscrire l’activité dans la durée. La Corée du Sud, souvent perçue à l’étranger à travers ses grandes entreprises privées, possède aussi un tissu d’acteurs coopératifs et sociaux qui joue un rôle grandissant dans la médiation locale.
À bien des égards, ce partage des rôles ressemble à ce que l’on appelle en Europe une gouvernance territoriale du care. Il ne s’agit pas d’un unique programme de bienfaisance piloté d’en haut, mais d’une expérimentation sociale où chaque acteur apporte une compétence spécifique. La ville ordonne, le réseau social relie, les spécialistes de terrain animent. Si le montage fonctionne, il pourrait offrir un modèle reproductible dans d’autres municipalités coréennes confrontées aux mêmes défis démographiques et relationnels.
La force du rythme : pourquoi trois séances par mois comptent
À première vue, l’annonce d’un programme horticole organisé trois fois par mois peut sembler un détail de calendrier. En réalité, cette régularité dit beaucoup de la philosophie du projet. Dans le domaine du soin, la répétition importe souvent davantage que l’intensité ponctuelle. Une sortie exceptionnelle ou un événement spectaculaire peuvent produire un effet limité s’ils ne débouchent pas sur une habitude. À l’inverse, des rencontres régulières, modestes mais prévisibles, finissent par structurer le temps, rassurer les participants et créer une continuité.
La municipalité de Gwangmyeong prévoit par ailleurs des programmes adaptés à chaque quartier, ce qui mérite attention. Le terme de « dong » en Corée désigne une unité administrative de proximité, comparable à un quartier ou à un sous-quartier urbain. Dire que les activités seront pensées selon les caractéristiques de chaque « dong », c’est reconnaître qu’une ville n’est pas homogène. Les besoins d’une personne âgée vivant seule dans une zone résidentielle, ceux d’un habitant fragilisé d’un secteur plus dense, ou ceux d’une personne peu mobile ne se recoupent pas parfaitement.
Cette logique territorialisée rejoint une conviction de plus en plus partagée dans les politiques sociales contemporaines : les dispositifs standardisés atteignent vite leurs limites. Le maintien du lien suppose de la finesse, de l’ajustement, une lecture des habitudes locales. Dans beaucoup de villes d’Afrique francophone aussi, la réussite d’un programme social dépend de sa capacité à se greffer sur les rythmes concrets d’un quartier, sur ses figures de confiance, ses distances réelles, ses usages des espaces communs.
La fréquence mensuelle retenue à Gwangmyeong peut également être interprétée comme une façon d’inscrire le soin dans la vie ordinaire sans l’alourdir. On n’est ni dans le rendez-vous médical strict, ni dans l’animation festive occasionnelle. On se situe dans un entre-deux qui favorise l’appropriation. C’est peut-être là la clé du projet : faire en sorte que le soin ne soit pas vécu comme une parenthèse administrative, mais comme une composante familière de la vie de quartier.
Dans les sociétés où l’isolement progresse, cette ritualisation douce des rencontres peut produire des effets considérables. Elle redonne un horizon d’attente, une raison de sortir, une occasion de revoir des visages connus. En apparence, il s’agit de jardinage. En profondeur, il s’agit de remettre du temps partagé dans des existences parfois disloquées.
Ce que cette expérience coréenne dit au reste du monde
Il serait excessif de voir dans l’initiative de Gwangmyeong une révolution à elle seule. Les effets d’un tel programme dépendront de sa mise en œuvre réelle, de la stabilité du financement, de la qualité des médiations humaines et de la capacité des participants à s’y inscrire durablement. Mais l’expérience mérite l’attention parce qu’elle donne à voir un changement de paradigme. Le soin, ici, n’est plus seulement ce qui répare un corps ou compense une perte. Il devient aussi ce qui restaure une relation à l’espace, aux autres, au quotidien.
Dans les métropoles françaises, nombre d’élus cherchent aujourd’hui à combattre la solitude, en particulier chez les seniors, les aidants épuisés ou les personnes fragilisées par la maladie. À Bruxelles, à Genève ou à Montréal, les discussions sur les « villes inclusives » insistent elles aussi sur la nécessité de rapprocher les services des lieux de vie. En Afrique francophone, où les politiques de protection sociale sont souvent contraintes par les moyens disponibles, la réutilisation créative d’espaces de proximité peut constituer une piste d’autant plus intéressante qu’elle repose moins sur des infrastructures coûteuses que sur la qualité de l’animation et des liens de voisinage.
La Corée du Sud offre ici un cas d’école parce qu’elle cumule plusieurs tensions du monde contemporain : vieillissement rapide, urbanisation intense, fragilisation des solidarités familiales traditionnelles, montée de la solitude, mais aussi forte capacité administrative locale. Le « jardin du soin du cœur » apparaît dès lors comme une réponse située à un problème global. Comment refaire société quand l’individualisation progresse ? Comment éviter qu’une personne suivie médicalement reste, malgré tout, socialement décroché ? Comment faire d’un terrain vacant autre chose qu’un vide urbain ?
Ce type d’initiative intéresse aussi parce qu’il déplace le regard porté sur la Corée. Au-delà de l’image d’un pays exportateur de séries, de K-pop et d’innovations technologiques, on observe une société qui expérimente, dans ses villes, des formes nouvelles de solidarité concrète. La Hallyu a rendu visibles la créativité culturelle coréenne et sa puissance de diffusion. Des politiques comme celle de Gwangmyeong révèlent une autre facette : celle d’un pays qui tente de répondre, par des solutions fines et locales, à l’usure psychique et relationnelle de la modernité.
Les promesses et les limites d’un jardin du care
Reste, bien sûr, la question de l’évaluation. Le succès d’un programme de ce type ne se mesurera pas uniquement au nombre de parterres créés ou d’ateliers organisés. Il faudra regarder si les personnes ciblées participent réellement dans la durée, si les déplacements sont effectivement facilités, si les habitants du voisinage s’impliquent au-delà de la curiosité initiale, et si les interactions nouées dans le jardin débordent ensuite dans le reste de la vie quotidienne.
Un autre enjeu concerne la pérennité. Beaucoup d’initiatives locales séduisent au moment de leur lancement puis s’essoufflent lorsque l’enthousiasme de départ retombe. Or, un jardin social n’a de sens que s’il s’inscrit dans le temps long. Les plantes, comme les relations humaines, exigent entretien, attention et mémoire. Sans cela, l’espace se dégrade et la promesse collective se dissipe. La ville de Gwangmyeong semble avoir conscience de cette nécessité de continuité en instituant une fréquence régulière et un partage des responsabilités, mais la robustesse du dispositif se vérifiera sur la durée.
Il faudra également observer la place réellement donnée aux participants. Le vocabulaire de la participation est devenu omniprésent dans les politiques publiques du monde entier, parfois jusqu’à l’usure. Entre une participation symbolique et une co-construction effective, l’écart peut être important. Le projet sera d’autant plus intéressant qu’il permettra aux personnes concernées de peser sur les usages du jardin, sur les activités proposées et sur la manière de faire vivre le lieu.
Malgré ces réserves, l’orientation choisie par Gwangmyeong mérite d’être soulignée. Elle refuse de réduire la vulnérabilité à une catégorie administrative ou à une série de besoins techniques. Elle part de l’idée, profondément humaine, qu’on tient mieux debout lorsqu’on appartient encore à un monde commun. Un banc, une plate-bande, une activité répétée, un voisin qui salue, un accompagnement pour venir, quelqu’un qui prend des nouvelles après l’atelier : tout cela peut sembler modeste face aux grands défis du vieillissement ou de la santé mentale. Mais c’est souvent à cette échelle que se joue la possibilité d’une vie plus digne.
Au fond, le pari de Gwangmyeong est simple et ambitieux à la fois : faire du jardin un petit service public du lien. Dans un temps où tant de sociétés cherchent comment réparer les fractures invisibles de la vie urbaine, cette expérience coréenne rappelle qu’une politique du soin peut commencer non pas derrière les portes d’un établissement, mais au coin de la rue, dans un espace ordinaire où l’on se remet à cultiver, en même temps que des plantes, la possibilité d’être ensemble.
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