En Corée du Sud, le débat sur la « holdback window » relance la bataille entre salles et plateformes

Un débat très coréen qui parle aussi à toute l’industrie mondiale

En Corée du Sud, l’un des marchés audiovisuels les plus dynamiques de la planète, une question en apparence technique est en train de devenir un sujet hautement politique et culturel : combien de temps un film doit-il rester l’apanage des salles avant d’arriver sur les plateformes de streaming, les services de vidéo à la demande ou l’IPTV ? À Séoul, le ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme et le Korean Film Council, l’organisme public chargé du cinéma, ont lancé une concertation officielle entre acteurs publics et professionnels pour tenter de redessiner les règles du jeu. Au centre des discussions : le « holdback », c’est-à-dire la période de latence entre la sortie en salle et l’exploitation sur d’autres canaux.

Le terme peut sembler réservé aux juristes, aux distributeurs ou aux économistes de la culture. Il touche pourtant à une question que tout spectateur comprend instinctivement : quand un film appartient-il encore à l’expérience collective de la salle obscure, et à partir de quand devient-il un bien culturel accessible partout, sur abonnement, à domicile, sur téléphone ou sur téléviseur connecté ? C’est cette frontière, devenue floue depuis la pandémie et l’explosion des usages numériques, que la Corée du Sud veut désormais clarifier.

Pour un lectorat francophone, le sujet n’a rien d’exotique. En France, la chronologie des médias a longtemps structuré avec fermeté les délais entre la sortie en salle, la vidéo, la télévision payante et les plateformes. Le débat coréen résonne donc avec une vieille question européenne : comment protéger le cinéma comme art, comme industrie et comme pratique sociale, sans enfermer les œuvres dans des circuits trop rigides ? La différence, c’est qu’en Corée, où les usages numériques sont massifs et où les géants de l’OTT pèsent très lourd, l’équation se pose dans un environnement encore plus concurrentiel et plus rapide.

Autrement dit, ce qui se joue à Séoul dépasse largement une querelle de calendrier. Il s’agit de savoir si l’on peut encore préserver la salle comme première vitrine symbolique du cinéma, sans freiner la circulation des œuvres ni mettre en péril le financement de la création. Dans un pays où le cinéma national reste un puissant marqueur d’identité culturelle, le débat est stratégique.

Le « holdback », une notion technique aux conséquences très concrètes

Le holdback désigne la période pendant laquelle un film, après sa sortie en salle, n’est pas encore disponible sur les autres supports de diffusion. Dans les faits, il s’agit d’un instrument de hiérarchisation des fenêtres d’exploitation. Tant que cette période reste en vigueur, le spectateur qui veut voir un film doit, en principe, se déplacer au cinéma. Une fois cette fenêtre refermée, l’œuvre peut rejoindre d’autres circuits : plateformes OTT, IPTV, vidéo à la demande transactionnelle ou services d’abonnement.

En Corée du Sud, ce débat n’est pas neuf, mais il prend aujourd’hui un tour plus structuré. Les autorités culturelles ont réuni autour d’une même table des représentants de la production, de la distribution, des exploitants de salles et des diffuseurs numériques. Le simple fait qu’autant d’intérêts divergents soient convoqués dans un cadre officiel dit quelque chose de l’urgence du dossier. D’un côté, les salles estiment qu’une mise en ligne trop rapide affaiblit la fréquentation et donc leur survie économique. De l’autre, une partie de l’industrie du film considère qu’un délai trop long freine la récupération des investissements et réduit l’accès du public aux œuvres.

Le holdback n’est donc pas un détail bureaucratique. Il influe sur toute la vie d’un film. Un délai long renforce la centralité de la salle, donne plus de temps au bouche-à-oreille, au marketing événementiel et à la constitution d’un succès public. Un délai court permet au contraire de capitaliser rapidement sur la notoriété du film, d’élargir son audience et de générer plus vite des recettes complémentaires. Entre ces deux logiques, aucune solution simple ne s’impose.

Pour les lecteurs d’Afrique francophone, où les infrastructures de salles peuvent être plus inégalement réparties selon les pays, cette réflexion trouve aussi un écho particulier. L’accès aux œuvres passe souvent davantage par le numérique, la télévision ou les offres mobiles que par le grand écran. Mais la salle, lorsqu’elle existe et fonctionne, conserve une valeur culturelle forte : celle du rendez-vous collectif. La Corée du Sud, malgré son réseau de cinémas bien plus dense, fait face à une tension comparable entre accessibilité et préservation d’un espace commun de visionnage.

Pourquoi les salles sud-coréennes réclament une protection

Les défenseurs d’un holdback plus affirmé partent d’un constat simple : si un spectateur sait qu’un film sera disponible très rapidement sur une plateforme qu’il paie déjà chaque mois, son incitation à acheter un billet diminue. Cette logique est particulièrement sensible pour les films de milieu de gamme, ceux qui ne relèvent ni du blockbuster incontournable ni du film d’auteur bénéficiant d’un public captif. Or ce sont souvent ces œuvres intermédiaires qui font vivre le tissu industriel, les distributeurs locaux et une partie de la diversité cinématographique.

La salle ne représente pas seulement un lieu de consommation ; elle reste le premier marché d’exposition d’un film. C’est là que se construit l’événement, que se mesure la réception immédiate du public, que se déclenche parfois l’effet social qui transforme une sortie ordinaire en phénomène national. En Corée du Sud, pays de forte sociabilité urbaine, le cinéma reste associé à une sortie collective, à une pratique de loisirs ancrée dans les centres commerciaux, les quartiers de divertissement et les multiplexes. Fragiliser ce premier maillon, redoutent les exploitants, reviendrait à dérégler toute la chaîne.

Cette inquiétude est d’autant plus vive que les salles, partout dans le monde, n’ont pas totalement refermé la parenthèse ouverte par le Covid-19. La fréquentation a repris, mais les habitudes ont changé. Les publics arbitrent davantage, sortent moins souvent, réservent leurs déplacements pour des films jugés « événementiels », et acceptent plus volontiers d’attendre la disponibilité numérique d’un titre moins urgent. La Corée n’échappe pas à ce mouvement global.

Il faut aussi rappeler qu’en Asie de l’Est, le cinéma en salle est un outil de prestige industriel. Une belle carrière au box-office contribue à la réputation d’un film, d’un acteur, d’un réalisateur, parfois même d’un genre entier. Le grand écran reste un label. Dans cette perspective, protéger un délai d’exclusivité n’est pas seulement un mécanisme comptable ; c’est aussi une manière de défendre la valeur symbolique de la sortie en salle.

Les partisans d’une régulation y voient donc une forme de garde-fou. Leur raisonnement n’est pas nécessairement hostile au streaming. Il consiste plutôt à dire que la plateforme a besoin de la salle autant que la salle redoute la plateforme. Sans première fenêtre suffisamment forte, le film risque de perdre son statut d’événement avant même d’avoir existé socialement.

Les arguments des producteurs, distributeurs et plateformes

Face à cette vision, une autre partie de l’industrie rappelle une vérité tout aussi tangible : dans l’économie contemporaine du cinéma, les recettes en salle ne suffisent plus toujours à amortir un film. Les coûts de production, de promotion et de distribution restent élevés, tandis que la concurrence sur le marché des sorties est féroce. Pour beaucoup d’œuvres, notamment celles qui ne trouvent pas immédiatement leur public, la rapidité du passage vers les autres fenêtres d’exploitation peut faire la différence entre un investissement partiellement récupéré et un déficit prolongé.

Les opposants à un holdback rigide craignent qu’un délai uniforme ne pénalise des films aux trajectoires très différentes. Un blockbuster très attendu n’a pas les mêmes besoins qu’un drame adulte, un thriller modeste, un film indépendant ou une production de genre. Imposer une même distance temporelle à tous pourrait produire des effets pervers : immobiliser artificiellement des œuvres qui ont déjà achevé leur cycle en salle, ralentir les rentrées financières et réduire les opportunités d’exposition auprès de publics qui consomment majoritairement via le numérique.

À cela s’ajoute un argument d’accessibilité. Tout le monde ne vit pas à proximité d’un cinéma, tout le monde n’a pas le même budget loisirs, et tout le monde n’a pas envie ou possibilité de se déplacer rapidement après une sortie. Les plateformes et l’IPTV jouent ici un rôle de démocratisation relative de l’accès aux films. En Corée comme ailleurs, elles permettent à des œuvres de continuer à vivre au-delà de leur pic de visibilité initial. Un délai trop long pourrait donc être perçu comme une restriction inutile pour le public.

Il existe enfin un enjeu de compétitivité internationale. La Corée du Sud exporte massivement ses contenus, de la K-pop aux séries, en passant par le cinéma. Dans cet écosystème, les acteurs numériques disposent de données, de capacités de recommandation et d’une force de diffusion globale considérables. Retarder excessivement l’arrivée d’un film sur les plateformes peut parfois diluer la dynamique marketing, surtout lorsque l’attention des publics circule à très grande vitesse. À l’heure où une bande-annonce fait le tour du monde en quelques heures, la temporalité traditionnelle de l’exploitation apparaît à certains comme décalée par rapport aux usages contemporains.

Le débat oppose donc moins les « bons » défenseurs du cinéma aux « méchants » tenants de la tech qu’il ne confronte deux rationalités économiques légitimes. Les salles veulent survivre ; les producteurs veulent rembourser leurs films ; les distributeurs veulent maximiser chaque fenêtre ; les plateformes veulent servir vite la demande. C’est précisément parce que tous ont des arguments recevables que la négociation est sensible.

Une méthode coréenne : chercher un compromis plutôt qu’une injonction brutale

Le point peut sembler secondaire, il est en réalité central : les autorités sud-coréennes ne parlent pas, pour l’instant, d’une contrainte imposée d’en haut, mais d’un accord volontaire entre professionnels. L’objectif annoncé est d’aboutir, à l’issue de la concertation, à une forme de « pacte d’autorégulation » sur le holdback, avec une échéance fixée au mois d’août. Ce choix de la voie contractuelle révèle une certaine prudence politique. Le gouvernement sait que toute solution purement réglementaire risquerait de crisper davantage les acteurs.

Cette approche a un avantage évident : elle permet de tenir compte de la diversité des modèles économiques. Producteurs, distributeurs, exploitants, opérateurs IPTV et autres acteurs de la diffusion numérique n’ont pas les mêmes contraintes ni les mêmes leviers. Un compromis élaboré en commun a donc davantage de chances d’être appliqué réellement qu’une règle perçue comme extérieure au terrain.

Mais cette méthode a aussi ses limites. Quand les intérêts sont fortement divergents, l’accord volontaire peut produire un texte minimal, flou dans ses modalités d’exécution ou insuffisant pour régler les conflits concrets. Toute la difficulté sera donc de savoir si la Corée peut construire un cadre assez souple pour respecter les réalités du marché, tout en étant assez précis pour éviter que chacun ne continue à agir seul.

Sur ce point, la comparaison avec l’Europe est éclairante. La France a longtemps défendu un modèle normatif, où l’État, les chaînes, les plateformes et les ayants droit s’inscrivent dans un édifice institutionnel dense. La Corée du Sud semble, elle, tester une solution plus négociée, plus pragmatique, peut-être plus réversible. Cela correspond à une culture industrielle où la rapidité d’adaptation au marché compte beaucoup, notamment dans les secteurs culturels.

Il ne faut pas sous-estimer non plus la dimension de confiance. Derrière les débats sur le nombre de jours ou de semaines se cache une question plus profonde : les différents maillons du cinéma coréen se considèrent-ils encore comme partenaires d’un même écosystème, ou avant tout comme concurrents se disputant une même valeur ? Le succès ou l’échec de la concertation dépendra largement de la réponse à cette interrogation.

Ce que la Hallyu révèle de cette bataille industrielle

Pour les observateurs de la Hallyu, la vague culturelle coréenne, ce dossier est particulièrement révélateur. Depuis une vingtaine d’années, la Corée du Sud a bâti un soft power impressionnant, capable de faire rayonner ses récits, ses stars et ses formats bien au-delà de l’Asie. Mais ce rayonnement mondial a parfois tendance à masquer une réalité plus terre à terre : derrière le prestige des récompenses, des festivals et des succès internationaux, les industries culturelles restent dépendantes de mécanismes de financement, de distribution et de partage de la valeur très concrets.

Un film sud-coréen célébré à Cannes, à Berlin ou sur les réseaux sociaux ne vit pas dans un vide économique. Il dépend d’accords de diffusion, d’une chaîne d’exploitation et d’une architecture de revenus. Le débat sur le holdback rappelle justement que la vitalité de la Hallyu ne repose pas seulement sur le talent des créateurs, mais aussi sur la manière dont le marché domestique protège ou fragilise les œuvres au moment de leur sortie.

Le public francophone connaît bien la puissance symbolique du cinéma coréen contemporain, de Bong Joon-ho à Park Chan-wook, en passant par la montée en visibilité d’acteurs et d’actrices devenus familiers des plateformes mondiales. Mais la mondialisation de cette cinématographie s’accompagne d’une tension : plus les contenus circulent vite, plus la tentation est grande de remodeler tout le système autour des usages numériques. Or la Corée sait que si elle abandonne trop vite la salle comme lieu de reconnaissance initiale, elle risque d’altérer l’équilibre même qui a permis à son cinéma d’acquérir son prestige.

En ce sens, le débat en cours ne concerne pas seulement les films à venir. Il touche à la manière dont un pays veut organiser la coexistence entre ambition culturelle, souveraineté industrielle et diffusion mondiale. C’est une question que beaucoup de pays africains, européens et arabophones se posent aussi, chacun avec ses réalités propres : faut-il privilégier l’accès immédiat, ou préserver des fenêtres qui sécurisent certains acteurs de la filière ?

Août comme test politique, économique et culturel

L’échéance fixée au mois d’août n’est pas anodine. Elle signifie que Séoul ne veut pas laisser le débat s’enliser dans une discussion interminable, comme c’est souvent le cas lorsque se croisent intérêts commerciaux et politique culturelle. Même si l’accord attendu n’a pas force de loi, son importance sera considérable. Il servira d’indicateur sur la capacité du secteur coréen à écrire lui-même ses propres règles, sans passer d’emblée par une confrontation réglementaire plus dure.

Si un compromis crédible voit le jour, la Corée du Sud pourrait offrir un cas d’école à d’autres marchés : celui d’un ajustement négocié entre salle et streaming, fondé sur la reconnaissance mutuelle de leurs fonctions distinctes. Si au contraire les positions restent irréconciliables, la pression pourrait remonter vers le politique, avec le risque d’une intervention plus contraignante ou d’une poursuite du désordre actuel.

Pour les spectateurs, l’enjeu peut sembler lointain. Il ne l’est pas. De la durée du holdback dépendront le moment où les films deviennent disponibles, la manière dont ils sont promus, le type d’œuvres qui pourront être financées demain, et peut-être même la variété des récits auxquels le public aura accès. Un système trop favorable aux sorties ultra-rapides pourrait renforcer la domination des contenus calibrés pour la consommation numérique. À l’inverse, un système trop rigide pourrait priver certains films de leur seconde vie et freiner leur rencontre avec des publics plus larges.

En somme, ce que discute aujourd’hui la Corée du Sud, c’est la grammaire même de la circulation des films. Le cinéma n’y est pas seulement envisagé comme une œuvre à admirer, mais comme un objet culturel traversant plusieurs espaces : la salle, le salon, l’écran mobile, la recommandation algorithmique, le bouche-à-oreille social. Réussir à articuler ces mondes sans en sacrifier un au profit de l’autre est le défi du moment.

Vu depuis Paris, Bruxelles, Dakar, Abidjan ou Montréal, le dossier mérite d’être suivi de près. Parce que la Corée du Sud est l’un des laboratoires les plus observés de la culture contemporaine. Et parce qu’au fond, la question qu’elle pose est universelle : à l’ère des plateformes, comment faire en sorte que le cinéma reste à la fois une expérience collective, une industrie viable et un bien accessible au plus grand nombre ?

Source: Original Korean article - Trendy News Korea