NewJeans face à la justice américaine : derrière la plainte sur « How Sweet », le nouvel âge des risques mondialisés de

Une affaire américaine qui dépasse de loin la seule polémique de fans

Dans l’univers de la K-pop, les controverses naissent souvent à la vitesse d’un hashtag et s’épuisent tout aussi vite dans le vacarme des réseaux sociaux. L’affaire visant NewJeans, l’un des groupes féminins sud-coréens les plus visibles de sa génération, change pourtant de registre. Cette fois, il ne s’agit pas d’une simple querelle d’internautes sur des ressemblances musicales plus ou moins subjectives : une plainte pour atteinte au droit d’auteur a été déposée aux États-Unis autour du titre « How Sweet », publié en mai 2024. Et c’est précisément ce déplacement vers le terrain judiciaire américain qui donne à ce dossier une portée bien plus large que celle d’une dispute entre amateurs de pop.

Selon les éléments rapportés par plusieurs médias spécialisés, quatre compositrices et compositeurs, dont Audrey Amakost, estiment que « How Sweet » reprend de manière indue des éléments de leur démo intitulée « One of a Kind ». Leur démarche ne s’articule pas autour d’une indignation abstraite ou d’une impression vague de déjà-entendu : ils demandent une répartition de royalties, c’est-à-dire une reconnaissance concrète d’une contribution créative supposée et de ses conséquences économiques. Dans l’industrie musicale mondiale, le droit d’auteur n’est jamais uniquement une affaire d’honneur. C’est aussi, et souvent surtout, une question de partage de la valeur.

Pour un lectorat francophone, en France comme en Afrique, cette affaire mérite attention pour une raison simple : elle éclaire l’évolution du modèle K-pop. Longtemps perçue comme une machine redoutablement efficace à fabriquer des stars, des refrains viraux et des chorégraphies calibrées pour TikTok, la pop sud-coréenne apparaît ici sous un autre jour : celui d’une industrie mondialisée, sophistiquée, traversée par des logiques contractuelles, juridiques et transnationales comparables à celles qui régissent les grands marchés occidentaux. En d’autres termes, à mesure que la K-pop s’installe sur les scènes américaines, européennes et mondiales, elle entre aussi de plain-pied dans les zones grises, les contentieux et les exigences de ces marchés.

Le cas NewJeans, en raison de la notoriété du groupe, agit donc comme un révélateur. Il dit moins quelque chose d’un seul morceau que de l’état actuel d’un système tout entier : un système où l’enjeu n’est plus seulement de conquérir des audiences globales, mais de répondre aux standards de traçabilité créative, de transparence et de responsabilité que cette conquête impose.

Ce que reprochent les plaignants : la mélodie, la structure et la question sensible de la « topline »

Au cœur de la plainte, les plaignants affirment que « How Sweet » s’apparente trop à leur démo « One of a Kind ». Le point le plus sensible concerne ce que l’industrie musicale appelle la « topline », terme souvent peu familier au grand public francophone. La topline désigne, de manière schématique, la ligne mélodique principale d’une chanson : celle que l’on retient, que l’on fredonne, celle qui donne au morceau son identité immédiate. Dans la variété française, on pourrait dire qu’elle correspond à cette « petite phrase » qui s’imprime dans l’oreille dès la première écoute, comme ce fut souvent le cas dans les grands succès populaires, de Michel Berger à Stromae.

Dans la K-pop, où les chansons sont fréquemment le fruit d’un travail collectif impliquant producteurs, auteurs, beatmakers, arrangeurs et équipes créatives réparties sur plusieurs pays, la topline est un élément particulièrement stratégique. Elle peut faire la différence entre un morceau efficace et un tube planétaire. C’est aussi la raison pour laquelle elle se trouve au centre de tant de litiges : dans un secteur où l’on peut partager un groove, une ambiance ou une texture sonore sans que cela suffise à caractériser une contrefaçon, la ligne mélodique reste l’un des marqueurs les plus sensibles de l’originalité.

Les plaignants soutiennent ainsi que des éléments qu’ils avaient proposés auparavant n’auraient pas été retenus officiellement, mais qu’on retrouverait ensuite, selon eux, dans la première partie du morceau, notamment dans la mélodie du premier couplet et dans sa construction. Autrement dit, ils ne s’en tiennent pas à une ressemblance d’atmosphère, argument souvent fragile devant les tribunaux. Ils ciblent au contraire des segments précis de la composition, ce qui donne à leur accusation une architecture plus lisible.

Il faut toutefois garder la tête froide. En musique populaire, les ressemblances sont fréquentes, parfois inévitables. Le nombre de combinaisons mélodiques n’est pas infini et les productions contemporaines circulent dans un univers de références communes. Une proximité perceptible pour l’auditeur ne débouche pas automatiquement sur une faute juridique. À l’inverse, l’argument du « tout se ressemble aujourd’hui » ne suffit pas non plus à évacuer les questions légitimes sur l’origine d’une idée musicale. Toute la difficulté du dossier est là : distinguer la coïncidence, l’influence diffuse et l’appropriation illicite.

La réponse d’ADOR et de BANA : une ligne de défense nette, mais sous forte pression

En face, la réaction de l’agence ADOR, qui gère le groupe, se veut claire : il n’y a pas eu plagiat. L’entreprise indique avoir vérifié les faits auprès de BANA, structure associée à la production et à la composition du morceau, et affirme que la position des créateurs impliqués est sans ambiguïté : aucune copie n’aurait été commise. ADOR précise en outre que l’agence et les membres du groupe entendent répondre à la procédure dans ce cadre.

Cette séquence est importante, car elle montre comment les maisons de disques coréennes cherchent aujourd’hui à construire leur défense. Il ne suffit plus de démentir en termes généraux ou de miser sur la loyauté des fans. La crédibilité d’une réponse dépend aussi de sa capacité à renvoyer vers la chaîne de fabrication réelle de la chanson : qui a composé quoi, à quel moment, dans quel cadre, avec quelles sessions de travail, quels fichiers, quels échanges et quels éléments préexistants. Dans des contentieux de ce type, les archives de production peuvent devenir aussi décisives que les prises de parole publiques.

Autre point à noter : le fait qu’ADOR évoque explicitement les membres de NewJeans n’est pas anodin. Dans l’économie symbolique de la K-pop, un groupe ne se résume pas à une suite de titres. C’est une marque, un récit, une communauté de fans, un capital affectif. Même lorsqu’un litige vise avant tout des décisions de production et de composition prises en amont, ce sont les artistes qui en subissent en premier lieu les répercussions en matière d’image. Pour un groupe aussi scruté que NewJeans, la moindre affaire judiciaire pèse bien au-delà du seul terrain strictement musical.

Cette tension rappelle une réalité parfois oubliée en Europe francophone : dans la K-pop, l’interprète n’est pas toujours l’auteur principal du morceau, mais il en devient inévitablement la vitrine. La distinction, bien connue des professionnels de la musique, entre performance, écriture et production se brouille souvent aux yeux du grand public. D’où le risque de voir les artistes porter une charge réputationnelle sans être nécessairement au cœur de la décision créative contestée.

Pourquoi cette plainte compte pour toute l’industrie K-pop

Si l’affaire fait autant parler en Corée du Sud, c’est d’abord parce qu’elle vise un groupe hautement symbolique. NewJeans n’est pas un nom secondaire : le groupe a incarné, pour beaucoup d’observateurs, une nouvelle esthétique de la pop coréenne, plus minimaliste, plus cool, plus fluide dans sa manière d’absorber les codes du R&B, de la dance et de la pop mondiale des années 1990 et 2000. Leur image a souvent été associée à une forme de modernité très étudiée, capable de séduire aussi bien le public asiatique que les marchés occidentaux.

Voir un tel groupe pris dans une procédure américaine change donc l’échelle du débat. Cela montre que la mondialisation de la K-pop ne se mesure pas uniquement aux performances dans les charts, aux passages dans les festivals ou aux tournées à guichets fermés. Elle se mesure aussi au fait que les conflits de droits suivent désormais les mêmes routes internationales que les succès commerciaux. À mesure que les groupes coréens s’imposent à Los Angeles, New York, Paris, Londres ou Bruxelles, ils s’exposent aussi à un contrôle plus intense et plus formalisé de leurs pratiques créatives.

Pour le public francophone, cela rappelle des débats déjà connus dans d’autres industries culturelles. Le cinéma français, par exemple, a depuis longtemps l’habitude de penser ses œuvres à travers des dispositifs de financement, de coproduction et de droits qui excèdent largement la seule création artistique. Dans la musique, les affaires de plagiat ont régulièrement touché des stars de premier plan à l’échelle internationale, avec des conséquences financières considérables. La K-pop entre aujourd’hui dans cette zone de maturité paradoxale : être un phénomène culturel dominant signifie aussi devenir juridiquement contestable et économiquement attaquable.

Cette évolution est d’autant plus notable que la fabrication des hits coréens repose sur des réseaux transnationaux de plus en plus denses. Les chansons sont souvent élaborées à partir de camps d’écriture, de démos envoyées à plusieurs agences, de sessions de travail collaboratif entre professionnels coréens, américains, européens ou scandinaves. Ce mode de production, très efficace pour générer des titres calibrés pour le marché global, augmente aussi mécaniquement les risques de litige. Plus les idées circulent, plus la frontière entre inspiration, réemploi, adaptation et appropriation devient délicate à tracer.

La bataille des preuves plutôt que celle des impressions

L’un des aspects les plus instructifs de cette affaire réside dans la nature même de ce qui devra être démontré. Dans le débat public, les accusations de plagiat prennent souvent la forme de comparaisons immédiates : deux extraits côte à côte, quelques secondes de musique, un sentiment de ressemblance et un verdict lancé à l’emporte-pièce sur X, TikTok ou YouTube. Le droit fonctionne autrement. Ce ne sont pas les impressions les plus bruyantes qui tranchent, mais la capacité à documenter un accès à une œuvre antérieure, à établir la présence d’éléments protégeables et à montrer que les similitudes dépassent le cadre du banal ou du fortuit.

Dans le cas de NewJeans, la procédure attire l’attention parce qu’elle semble reposer sur des éléments plus concrets que la simple « vibe » d’un morceau. Les plaignants parlent de mélodie, de structure, de proposition antérieure et de répartition de royalties. Ce vocabulaire indique un affrontement beaucoup plus technique que les polémiques habituelles du web. Il faudra alors examiner la chaîne des échanges, les dates, les matériaux envoyés, les versions intermédiaires, les crédits, et éventuellement les fichiers de travail. Dans une industrie où chaque session peut laisser des traces numériques, la mémoire des disques durs devient parfois plus importante que la mémoire des fans.

Ce point mérite d’être souligné dans un contexte francophone où les débats culturels se laissent souvent aspirer par la dimension morale des affaires. Ici, la question n’est pas de savoir quel camp paraît le plus sympathique, ni même quel groupe bénéficie de l’aura la plus forte. Elle tient à une mécanique probatoire : qui a créé quoi, et comment le prouver ? C’est cette exigence qui fait de la procédure américaine un test important pour l’image de sérieux de la K-pop à l’international.

Il y a là un enseignement plus vaste pour les acteurs culturels contemporains, qu’ils travaillent à Séoul, Dakar, Paris, Montréal ou Abidjan. À l’heure des collaborations à distance et des fichiers qui circulent en quelques secondes, la gestion documentaire de la création n’est plus un luxe administratif. Elle devient une condition de sécurité artistique et économique.

NewJeans, ADOR et l’enjeu de réputation dans un marché global

À ce stade, il faut le rappeler avec rigueur : la seule certitude est l’existence de la plainte et celle de positions contradictoires entre les parties. Rien ne permet d’anticiper l’issue judiciaire. Mais dans un secteur comme la K-pop, l’impact d’une telle procédure commence bien avant un éventuel jugement. La réputation, surtout à l’international, se joue désormais en temps réel, au croisement des médias spécialisés, des plateformes de streaming, des réseaux sociaux et des marchés publicitaires.

Pour NewJeans, déjà au centre de nombreux commentaires en raison de son importance culturelle et de l’environnement complexe de son agence, cette nouvelle affaire ajoute une couche de fragilité. Les groupes coréens d’envergure mondiale ne vivent plus dans un espace protégé par leur seul marché domestique. Leur image se construit simultanément à Séoul, Tokyo, Bangkok, Los Angeles, Londres et Paris. Une controverse née dans un tribunal américain peut donc résonner très vite dans les rédactions européennes, sur les radios musicales africaines ou dans les communautés de fans francophones.

Pour ADOR, l’enjeu est tout aussi stratégique. Une maison de disques moderne ne doit pas seulement produire des artistes et des hits ; elle doit aussi convaincre investisseurs, partenaires, plateformes et annonceurs qu’elle maîtrise ses procédures internes. La question n’est pas seulement de gagner un dossier, mais de préserver la confiance dans sa manière de travailler. Dans la musique mondialisée, la gouvernance créative devient presque aussi importante que la créativité elle-même.

Cette réalité fait écho à une transformation plus générale de l’économie culturelle. Le talent ne suffit plus, le récit non plus. Les industries les plus puissantes sont celles qui savent articuler l’inspiration, la preuve, le contrat et la distribution mondiale. La K-pop, souvent racontée à travers ses tubes et ses performances millimétrées, se révèle ici comme une industrie de haute intensité organisationnelle, où chaque faille dans la gestion des droits peut se payer très cher.

Au-delà du cas NewJeans, une leçon sur la maturité de la Hallyu

Pour les lecteurs francophones qui suivent la Hallyu, la « vague coréenne » qui a porté les séries, le cinéma, la beauté et la musique sud-coréens au sommet de la culture populaire mondiale, l’affaire a donc valeur de symptôme. Elle montre que la réussite internationale de la Corée du Sud ne se lit plus seulement dans les chiffres de streaming ou les ovations des festivals. Elle se lit aussi dans l’entrée de ses industries culturelles dans un régime de responsabilité globale.

On pourrait presque dire que la K-pop vit ce que vivent toutes les puissances culturelles arrivées à maturité : plus la visibilité grandit, plus la tolérance à l’opacité diminue. Ce n’est pas une anomalie, mais le revers normal de l’internationalisation. Dans le football européen, les clubs les plus exposés sont aussi ceux dont les comptes, les contrats et les pratiques sont le plus examinés. Dans le cinéma, les productions les plus ambitieuses sont souvent celles qui doivent répondre aux cadres juridiques les plus stricts. La musique coréenne suit désormais cette logique.

Pour le public français et africain francophone, qui consomme de plus en plus la culture coréenne en dehors de tout exotisme de niche, cette affaire rappelle enfin une vérité essentielle : la K-pop n’est plus un phénomène lointain ou parallèle. Elle fait désormais partie du même écosystème mondial que les majors occidentales, les plateformes numériques et les marchés de droits qui structurent la circulation de la musique contemporaine. Ses succès nous sont familiers, ses codes aussi, et ses crises doivent être lues avec le même sérieux que celles des autres grandes industries culturelles.

Le dossier autour de « How Sweet » ne dit pas encore qui a raison sur le fond. En revanche, il dit déjà quelque chose de capital sur l’époque : dans la pop mondialisée, la bataille pour un tube ne se joue plus seulement dans les studios, sur scène ou dans les classements. Elle se joue aussi dans les contrats, les crédits, les disques durs et les tribunaux. Pour la K-pop, c’est peut-être le signe le plus net de son installation durable au cœur de l’industrie culturelle mondiale.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea