
À Haeundae, une première mondiale qui dépasse le simple cadre universitaire
À première vue, l’information pourrait sembler réservée aux spécialistes. À Busan, grande ville portuaire du sud de la Corée du Sud, s’est ouverte la première édition du HIRC, un congrès scientifique international consacré à ce que les organisateurs présentent comme le tout premier rendez-vous mondial centré sur le « display olfactif », autrement dit les technologies capables de détecter, analyser et utiliser les odeurs. L’événement se tient du 10 au 13 dans le quartier de Haeundae, au Grand Josun Hotel, avec environ 160 participants venus de Corée et de l’étranger, parmi lesquels des chercheurs, des responsables universitaires et des représentants des pouvoirs publics.
Mais derrière cette annonce technique se joue un récit bien plus large, qui dit beaucoup de la place qu’occupe désormais Busan dans l’imaginaire asiatique et international. En France comme dans de nombreux pays francophones d’Afrique, la Corée du Sud est souvent racontée à travers Séoul, la K-pop, les séries, les géants de l’électronique ou encore la gastronomie populaire. Busan, elle, est volontiers associée à son festival international du film, à ses plages, à ses fruits de mer et à cette image d’une cité maritime plus détendue que la capitale. Or l’ouverture de ce congrès donne à voir une autre facette : celle d’une métropole qui n’est pas seulement une destination de loisirs, mais aussi un terrain d’expérimentation pour des technologies encore émergentes.
Le fait qu’un congrès scientifique pionnier se tienne à Haeundae n’est pas un détail de logistique. Dans la hiérarchie symbolique des lieux coréens, Haeundae occupe une place comparable, toutes proportions gardées, à ces quartiers qui condensent à eux seuls une identité urbaine — on pourrait penser à la Croisette à Cannes pour le croisement entre hôtellerie, image internationale et événementiel, ou à certains fronts de mer méditerranéens qui deviennent, l’espace de quelques jours, le décor d’un sommet, d’un salon ou d’un festival. La différence, ici, est que le thème n’est ni le cinéma ni le luxe, mais l’odorat. Et c’est précisément ce décalage qui retient l’attention.
Dans un moment où l’innovation technologique s’est surtout imposée par l’image, l’écran et le son, voir émerger un rendez-vous académique consacré à l’odorat a quelque chose de révélateur. Cela suggère qu’un nouveau chapitre de l’expérience numérique pourrait s’ouvrir, moins centré sur la seule vision que sur la pluralité des sens. Pour une ville comme Busan, accueillir cette conversation mondiale n’est pas neutre : cela lui permet de se projeter comme un lieu où l’on ne vient pas seulement contempler la mer ou manger sur un marché, mais aussi réfléchir à la manière dont les sensations elles-mêmes peuvent être codées, simulées ou transmises.
Le « display olfactif », une notion encore obscure pour le grand public
Le terme peut déconcerter, y compris pour un lectorat habitué aux innovations numériques. Le « display olfactif » ne renvoie pas simplement au parfum ou à l’industrie cosmétique. Il désigne, selon les éléments mis en avant autour du congrès, un ensemble de technologies qui cherchent à capter des odeurs, à les analyser, puis à les mobiliser dans différents usages. On est ici à la croisée de plusieurs champs : capteurs, intelligence artificielle, interfaces homme-machine, robotique, santé, réalité virtuelle, design d’expérience, voire recherche sur la mémoire sensorielle.
Pour le public francophone, il faut prendre le temps d’expliciter ce que cela signifie. Depuis des années, l’économie numérique s’est construite autour d’un vocabulaire dominé par le visuel. On parle d’écrans, de flux, d’images, de vidéo courte, de réalité augmentée, de graphismes immersifs. Le son, lui aussi, a trouvé sa place, des enceintes connectées aux podcasts, en passant par les environnements audio spatialisés. L’odorat, en revanche, est resté en marge, comme s’il relevait davantage de l’intime ou de l’artistique que de l’ingénierie. Or chacun sait, dans son expérience quotidienne, qu’une odeur peut raviver un souvenir avec une force que les images n’atteignent pas toujours. C’est ce lien puissant entre odeur, émotion et mémoire qui rend ce domaine particulièrement fascinant.
En Europe, le sujet évoque presque immédiatement Marcel Proust et sa célèbre madeleine, devenue la référence culturelle par excellence dès qu’il s’agit d’expliquer le pouvoir d’un stimulus sensoriel sur la mémoire. En Corée du Sud, pays où les saisons, les marchés, les rues de bord de mer, les quartiers de barbecue ou les temples de montagne produisent chacun des signatures olfactives très distinctes, cette réflexion prend une résonance particulière. Car voyager, ce n’est jamais seulement regarder. C’est aussi sentir l’air d’un port, l’odeur de l’algue séchée dans une ruelle, le parfum du pin chauffé par le soleil ou celui du café dans un hall d’hôtel donnant sur l’océan.
Le mérite de ce congrès est justement de replacer cette évidence humaine au centre d’une conversation scientifique internationale. Il ne s’agit pas, à ce stade, d’annoncer des applications prêtes à envahir le quotidien. Rien n’indique dans les faits rapportés un lancement industriel imminent ou un programme touristique spécifique. Mais le simple fait qu’un congrès mondial soit consacré à ce sujet dit que l’odorat n’est plus perçu comme une curiosité secondaire. Il devient un terrain de recherche légitime, structuré, et suffisamment mûr pour justifier un échange international dédié.
Pourquoi Busan, et pourquoi Haeundae, importent autant dans cette histoire
Le choix de Busan n’a rien d’anecdotique. Deuxième ville du pays, grand port ouvert sur l’Asie du Nord-Est, Busan s’est depuis longtemps construit une identité distincte de Séoul. Là où la capitale incarne volontiers la densité politique, économique et médiatique, Busan joue une partition plus hybride : portuaire, maritime, commerciale, culturelle et universitaire. Elle est à la fois une porte d’entrée, une ville d’affaires et un lieu de respiration. Cette pluralité explique pourquoi un événement scientifique naissant peut y trouver un écrin pertinent.
Pour des lecteurs de France, de Belgique, de Suisse ou d’Afrique francophone, il peut être utile de rappeler que Busan n’est pas seulement une station balnéaire photogénique. C’est une ville qui sait recevoir des manifestations internationales, articuler hospitalité et logistique, et faire coexister le quotidien d’une grande métropole avec les besoins d’un événement spécialisé. Haeundae, son quartier le plus connu, cristallise cette capacité. On y trouve la mer, bien sûr, mais aussi les hôtels, les centres de congrès, les restaurants, les liaisons de transport et une image de modernité parfaitement compatible avec l’accueil d’une communauté scientifique internationale.
Dans le tourisme contemporain, cette capacité d’accueil fait partie intégrante de l’image d’une ville. Une destination ne se définit plus seulement par ses monuments ou ses paysages ; elle se définit aussi par ce qu’elle rend possible. Les visiteurs d’aujourd’hui, qu’ils soient congressistes, chercheurs, entrepreneurs ou simples curieux, retiennent autant la qualité des échanges que l’environnement dans lequel ils ont eu lieu. Un colloque à Busan, ce sont des communications savantes, certes, mais c’est aussi l’expérience d’un front de mer, d’une cuisine locale, d’un certain rythme urbain et d’une manière coréenne d’organiser l’événementiel.
Cette dimension est loin d’être secondaire. Elle explique pourquoi une information apparemment académique peut intéresser aussi ceux qui observent la transformation des villes et de leur attractivité. En accueillant des chercheurs internationaux autour d’un sujet aussi neuf, Busan se raconte autrement. Elle ne se limite plus à l’image de carte postale, ni même à celle d’une capitale culturelle alternative. Elle se présente comme une plateforme de savoirs, de démonstrations et de rencontres. Dans une région d’Asie où la compétition symbolique entre métropoles est vive, ce type de signal compte.
L’université, l’État et la ville : un triangle révélateur des priorités coréennes
Le congrès est organisé par le Centre de display olfactif humanoïde de l’Université nationale de Busan. Cette précision institutionnelle mérite attention. En Corée du Sud, les universités jouent un rôle central non seulement dans la formation et la recherche, mais aussi dans la capacité d’un territoire à se projeter dans des secteurs d’avenir. L’Université nationale de Busan, grande institution publique, incarne cette articulation entre ancrage régional et rayonnement international. Qu’elle soit à l’origine d’un événement présenté comme une première mondiale indique que l’impulsion ne vient pas uniquement des grands groupes industriels ou de la capitale.
La présence, lors de l’ouverture, de responsables de l’université, du ministère coréen des Sciences et des TIC, ainsi que de la municipalité de Busan, raconte également quelque chose de très coréen : la coopération étroite entre monde académique, administration centrale et pouvoir local. Pour un lectorat français, cette configuration peut rappeler certains grands projets où l’État, les collectivités et la recherche publique cherchent à avancer de concert, même si les cadres institutionnels diffèrent évidemment. En Afrique francophone aussi, cette question de l’articulation entre universités, autorités publiques et innovation locale résonne fortement, tant elle conditionne la capacité des territoires à retenir les talents et à créer des écosystèmes durables.
Il faut toutefois éviter les conclusions hâtives. Les faits disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’un plan industriel massif serait déjà sur les rails ni qu’une stratégie économique d’ampleur aurait été officiellement annoncée. L’intérêt du moment est ailleurs. Il tient dans la visibilité accordée à un domaine émergent et dans la reconnaissance publique d’un sujet encore peu familier du grand public. Lorsqu’un ministère, une ville et une université se retrouvent sur une même scène autour d’un champ de recherche de pointe, cela signifie au minimum que ce champ est jugé digne d’attention.
La Corée du Sud a souvent avancé de cette manière : par la mise en réseau d’acteurs capables de transformer une niche scientifique en thème national, puis parfois en vitrine internationale. Rien ne dit que l’olfaction technologique suivra le même chemin que les semi-conducteurs, les écrans ou les batteries. Mais l’histoire récente du pays invite à observer avec sérieux ce genre d’initiative, surtout lorsqu’elle se déploie dans une grande ville régionale et non dans le seul centre politique du pays.
160 chercheurs, un format modeste en apparence, stratégique en réalité
Le chiffre de 160 participants peut sembler modeste à l’échelle des grands salons mondiaux ou des expositions universelles. Il serait pourtant trompeur de le lire comme un signe de faible portée. Dans les domaines hautement spécialisés, la densité des échanges compte souvent davantage que le volume. Un congrès de taille contenue permet des discussions plus directes, des rencontres plus concrètes, des collaborations plus rapides à esquisser. Chaque participant peut y jouer un rôle disproportionné par rapport à son nombre : comme auteur, partenaire, futur financeur, évaluateur, passeur d’idées ou initiateur de projet commun.
En d’autres termes, l’importance d’un tel rendez-vous ne se mesure pas seulement à la foule, mais au réseau qu’il amorce. Les grandes avancées scientifiques et techniques ne naissent pas toujours dans les événements les plus spectaculaires. Elles se construisent aussi dans des salles de conférence, autour de posters, de démonstrations, de repas de travail ou de conversations informelles dans les couloirs d’un hôtel. Pour qui observe la circulation mondiale des savoirs, ce sont souvent ces moments-là qui comptent le plus.
Cette dimension est particulièrement intéressante dans un secteur comme celui du display olfactif, qui demande par nature des approches transdisciplinaires. On n’y avance pas sans réunir ingénieurs, informaticiens, spécialistes des matériaux, chercheurs en robotique, designers d’interfaces et, potentiellement, experts de la santé ou de la cognition. Un congrès dédié crée justement l’espace où ces communautés, parfois dispersées, peuvent se reconnaître comme appartenant à un même champ. C’est en cela que l’expression de « première mondiale » prend son sens au-delà de la communication : non comme slogan creux, mais comme tentative de donner une existence collective à une spécialité encore en constitution.
Pour Busan, accueillir ce moment fondateur a une valeur symbolique forte. Dans la compétition internationale des villes, être le lieu où un domaine prend forme compte autant, parfois, que d’en être le plus gros marché. C’est une manière d’inscrire son nom dans l’histoire d’une discipline naissante. Et c’est aussi une façon de dire aux visiteurs étrangers que l’on vient ici non seulement pour se détendre ou consommer, mais aussi pour penser, débattre et inventer.
Quand la technologie rejoint le tourisme expérientiel
C’est peut-être là que cette actualité parle le plus au-delà des cercles scientifiques. Le tourisme mondial évolue depuis plusieurs années vers des formes plus immersives, plus narratives, plus sensibles. On ne vend plus seulement un lieu ; on propose une expérience. Les offices de tourisme, les musées, les hôtels et les organisateurs d’événements ont depuis longtemps compris la puissance de la scénographie visuelle et sonore. L’odorat, lui, reste encore peu exploité, alors même qu’il participe intensément à la mémoire d’un séjour.
Ce congrès ne signifie pas qu’un « tourisme olfactif » serait déjà prêt à être commercialisé à grande échelle en Corée du Sud. Ce serait extrapoler au-delà des faits. En revanche, il légitime intellectuellement une idée simple : les odeurs font partie intégrante de la manière dont nous habitons un espace et dont nous nous souvenons d’une ville. Demain, cela peut concerner les expositions immersives, les dispositifs pédagogiques, les expériences muséales, les soins, l’accessibilité, la réalité virtuelle, ou encore certaines formes de médiation culturelle. Dans tous ces domaines, la Corée du Sud aime expérimenter tôt.
Pour un public francophone, cette réflexion entre en résonance avec des débats très contemporains : comment enrichir la visite d’un musée sans la réduire au gadget ? Comment utiliser le numérique autrement que par la surenchère d’écrans ? Comment faire exister l’archive sensible d’une ville, d’un marché, d’un paysage ? En France, où l’on valorise volontiers le patrimoine matériel et immatériel, où la cuisine, le parfum et les terroirs jouent un rôle culturel majeur, l’idée qu’une ville puisse aussi se raconter par l’odeur n’a rien d’absurde. Elle touche même à quelque chose de profondément européen : la conviction que la mémoire d’un lieu passe par les sens autant que par les monuments.
En Afrique francophone, cette perspective peut également trouver des échos puissants. Nombre de villes y sont traversées par des identités olfactives très marquées — le marché au petit matin, le bois, les épices, la pluie sur la terre, les rues commerçantes, les ports, les gares routières, les ateliers. Penser la ville à partir de ses signatures sensorielles, y compris dans des cadres technologiques ou patrimoniaux, ouvre des pistes qui dépassent très largement le cas coréen. C’est aussi ce qui rend ce type d’actualité intéressant pour un lectorat francophone large : elle parle de Busan, mais elle interroge une transformation mondiale de notre rapport aux espaces.
Ce que cette actualité dit de la Corée d’aujourd’hui
Au fond, l’ouverture du premier HIRC à Busan raconte la Corée du Sud dans ce qu’elle a de plus caractéristique ces dernières années : une capacité à faire dialoguer l’innovation, l’image internationale et l’ancrage territorial. Le pays a longtemps été regardé comme une puissance de fabrication, puis comme une puissance culturelle. Il se présente de plus en plus comme un lieu où la technologie s’imbrique avec l’expérience, le design, la ville et les usages du quotidien. Le display olfactif n’est qu’un fragment de cette histoire, mais un fragment révélateur.
Il dit aussi quelque chose de la maturation de la Hallyu au sens large. La vague coréenne ne se résume plus aux contenus exportés — musique, séries, cinéma, cosmétiques. Elle s’étend à une manière coréenne de mettre en scène le futur, de faire de ses villes des vitrines de concepts et de ses universités des carrefours d’échanges. Pour les observateurs francophones, habitués à voir dans la Corée un champion de l’électronique grand public et de la pop culture, l’émergence d’un congrès international sur l’odorat technologique ajoute une pièce nouvelle au puzzle.
Enfin, cette actualité rappelle qu’une ville se construit aussi par les événements qu’elle choisit ou parvient à accueillir. Busan restera Busan pour sa mer, ses collines, ses marchés, son cinéma et son rythme particulier. Mais, le temps de quatre jours, elle devient aussi le théâtre d’une conversation mondiale sur un sens longtemps négligé par les technologies numériques. C’est peu, et c’est beaucoup. Peu, parce qu’un congrès ne transforme pas seul une économie urbaine. Beaucoup, parce qu’il peut déplacer un regard, installer un symbole et signaler une direction.
Dans quelques années, il faudra voir ce qu’il advient de cette première. Si le réseau se consolide, si les échanges se poursuivent, si des applications émergent, alors Busan pourra revendiquer d’avoir accueilli bien plus qu’un colloque : un moment de bascule dans la reconnaissance internationale d’un domaine inédit. En attendant, le fait brut suffit déjà à capter l’attention. Ce 10, dans un hôtel de Haeundae, une communauté scientifique venue de plusieurs pays s’est réunie autour de l’idée que l’odeur aussi peut devenir un langage technologique. Et dans une époque saturée d’images, cette intuition seule mérite qu’on s’y attarde.
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