
À Jeju, la nuit se transforme en salle de classe
Sur l’île sud-coréenne de Jeju, plus souvent associée dans l’imaginaire international à ses paysages volcaniques, à ses circuits touristiques et à ses plages battues par le vent, un autre visage du territoire se dessine, beaucoup plus discret mais tout aussi révélateur de la société coréenne contemporaine. La société de développement de la province de Jeju a annoncé le lancement d’un programme de cours du soir d’alphabétisation destiné aux personnes âgées, organisé dans un espace vacant d’un ensemble de logements publics à Samdo-il-dong, dans la ville de Jeju. Le projet, baptisé « Uri Olle Byeolbit Tteurak », entend utiliser un lieu jusque-là inoccupé pour en faire un espace d’apprentissage de proximité.
L’information peut sembler locale, presque modeste. Elle dit pourtant beaucoup de la manière dont la Corée du Sud tente d’adapter ses politiques publiques à une société vieillissante, traversée par des inégalités d’accès à l’éducation, aux services et à l’information. Dans ce cas précis, l’enjeu dépasse largement l’enseignement de la lecture et de l’écriture au sens strict. Il s’agit aussi de redonner à des habitants âgés la possibilité de comprendre les documents du quotidien, de déchiffrer les informations utiles, de gagner en autonomie et, surtout, de retrouver une place plus active dans la vie sociale.
Pour un lectorat francophone, en France comme dans de nombreux pays d’Afrique, la scène évoque immédiatement des débats bien connus : que faire des espaces publics sous-utilisés, comment rapprocher les services des habitants, comment éviter que l’âge, le revenu ou le parcours de vie ne se traduisent par une forme d’exclusion silencieuse ? À Jeju, la réponse apportée est concrète : plutôt que de laisser un local vide dans un immeuble de logement social, on le transforme en lieu de savoir, à quelques pas de chez soi, à une heure adaptée à la réalité des habitants.
Ce déplacement du regard est sans doute l’élément le plus intéressant. Là où l’on aurait pu voir un simple local technique ou un espace résiduel, les autorités locales voient désormais un outil de cohésion. Et là où les politiques d’éducation populaire restent souvent calées sur les horaires diurnes, le programme prend acte d’un fait simple mais souvent négligé : toutes les personnes âgées ne sont pas disponibles la journée, et toutes ne peuvent pas se conformer au calendrier standard des administrations.
Comprendre ce que recouvre la « littératie » dans la vie quotidienne
Le cœur de cette initiative réside dans ce que les institutions coréennes désignent comme une éducation de base à la littératie. Le terme peut sembler technique, mais son contenu est très concret. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre l’alphabet ou de recopier quelques phrases. Il est question de savoir lire un panneau, un avis administratif, un itinéraire, une notice médicale, un document remis à l’hôpital ou une annonce liée au logement. Autrement dit, il s’agit de disposer des outils minimaux pour évoluer dans le monde contemporain sans dépendre en permanence d’un proche, d’un agent public ou d’un voisin.
Cette question résonne bien au-delà de la Corée. En France, elle fait écho aux politiques de lutte contre l’illettrisme menées depuis des décennies, souvent dans la discrétion, loin des grands débats médiatiques. Dans plusieurs pays d’Afrique francophone également, les campagnes d’alphabétisation des adultes ont longtemps représenté un levier essentiel d’émancipation, en particulier pour des populations qui n’avaient pas bénéficié d’une scolarité complète. À Jeju, la démarche s’inscrit dans une logique comparable : partir des besoins ordinaires de la vie quotidienne plutôt que d’une définition abstraite de la réussite éducative.
Le programme vise spécifiquement des personnes âgées qui rencontrent des difficultés de lecture et d’écriture. Il faut mesurer ce que cela implique dans une société hyperconnectée comme la Corée du Sud, où une grande partie des démarches se fait désormais par écran, formulaire, QR code, interface numérique et notifications administratives. Même sans parler de fracture numérique à proprement parler, la difficulté à lire ou à écrire peut rapidement devenir une difficulté à accéder à ses droits, à comprendre son environnement ou à participer pleinement à la vie de quartier.
Dans cette perspective, l’alphabétisation n’est pas un supplément d’âme. C’est un service de base, au même titre que l’accès aux soins, au transport ou à l’information. L’intérêt du projet de Jeju est précisément de traiter cette question non pas dans un établissement éloigné, ni dans une logique de guichet impersonnel, mais dans le cadre familier du lieu d’habitation. C’est une manière de rappeler que le droit à la ville, ou à la vie locale, passe aussi par la capacité de lire le monde qui nous entoure.
Pourquoi des cours du soir changent réellement la donne
L’autre originalité du programme tient à son horaire. La société de développement de Jeju souligne que l’initiative s’adresse en priorité aux personnes qui, pour des raisons professionnelles ou personnelles, ont du mal à suivre des cours en journée. Cela peut surprendre ceux qui associent spontanément le grand âge à une disponibilité totale. En réalité, la vie des aînés est souvent plus contrainte qu’on ne l’imagine : petits emplois, tâches domestiques, garde des petits-enfants, rendez-vous médicaux, rythme de sommeil, obligations familiales, sans oublier la fatigue que peuvent susciter les déplacements.
Le simple fait d’ouvrir un créneau en soirée traduit donc un changement profond dans la conception du service public. Au lieu de demander au bénéficiaire de s’adapter à l’institution, c’est l’institution qui ajuste son fonctionnement aux temporalités réelles des habitants. Cette inversion paraît modeste, mais elle est décisive. Elle revient à reconnaître qu’un dispositif, même bien intentionné, peut rater sa cible s’il ne tient pas compte des rythmes de vie.
En Europe comme en Afrique, nombre d’initiatives sociales se heurtent au même écueil. On annonce des ateliers, des permanences, des formations ou des consultations, mais aux heures où les publics visés ne peuvent pas venir. À Jeju, le choix du soir répond directement à cette limite. Il fait aussi écho à une réalité universelle : l’exclusion ne naît pas seulement du manque de ressources, elle naît aussi d’horaires inadaptés, de distances trop longues, de lieux intimidants, de procédures trop rigides.
Il y a dans cette « école du soir » quelque chose de très parlant pour des lecteurs francophones. La formule rappelle à la fois les cours municipaux pour adultes, les universités populaires, les maisons de quartier, ou encore certaines associations de lutte contre l’exclusion qui installent leurs activités au plus près des habitants. Avec une différence importante : ici, l’enseignement s’insère au sein même d’un ensemble de logement public. Ce n’est pas simplement un programme auquel on se rend ; c’est un service qui vient littéralement s’ancrer dans le quotidien résidentiel.
Dans une société coréenne souvent décrite à travers sa compétitivité scolaire, ses concours et son culte de la performance, cette initiative propose un contrechamp précieux. Elle rappelle que l’éducation peut aussi être un geste de réparation sociale, de réouverture des possibles, sans enjeu de diplôme ni logique de classement. Il ne s’agit pas de réussir un examen, mais de mieux habiter sa propre vie.
Le logement public comme carrefour de services, et non simple toit
Le projet est porté dans un ensemble de logements publics appelé « Maeumeon Samdo 1-cha », à Jeju. Au-delà du nom propre, l’idée centrale mérite l’attention : le logement social n’est plus pensé uniquement comme une réponse au besoin d’habiter, mais comme une plateforme locale de services. Cette évolution s’observe de plus en plus dans plusieurs pays, sous des formes diverses. On parle de résidences intergénérationnelles, de tiers-lieux de quartier, de médiation sociale intégrée, de services de proximité installés au pied des immeubles. À Jeju, cette logique prend ici la forme d’un programme de littératie.
Le fait de mobiliser un espace vacant à l’intérieur du site est particulièrement significatif. Dans bien des villes, les espaces inoccupés des ensembles résidentiels deviennent vite des angles morts de l’action publique : pièces fermées, locaux sans usage clair, surfaces qui coûtent en entretien sans produire d’utilité collective. La décision de les reconvertir en salle d’apprentissage illustre une approche pragmatique et sobre : avant de construire de nouveaux équipements, on réinterprète l’existant.
Pour les habitants âgés, l’avantage est immédiat. La proximité réduit la fatigue liée au déplacement, ce qui est loin d’être anecdotique, surtout le soir. Elle diminue aussi la barrière psychologique que peut représenter l’entrée dans un bâtiment inconnu, administratif ou scolaire. Apprendre à quelques minutes de chez soi, dans un lieu familier, peut faire toute la différence entre une offre théorique et une participation réelle.
Dans le contexte de Jeju, cette proximité prend une valeur particulière. L’île, bien que célèbre à l’international, reste un territoire insulaire où l’accessibilité des services de quartier conserve une importance majeure. Pour les personnes âgées, la qualité du service ne dépend pas seulement de son contenu, mais aussi de sa capacité à s’inscrire dans un périmètre de vie concret. C’est précisément ce que permet l’usage de ces espaces résidentiels vacants.
On retrouve ici une idée forte, qui parle aussi bien aux collectivités françaises qu’aux villes africaines en pleine croissance : la politique du logement ne peut pas être dissociée de la politique sociale. Un immeuble n’est pas seulement une addition d’appartements ; il peut devenir un nœud de liens, un lieu de médiation, d’apprentissage, voire de reconstruction personnelle. Quand un local vide devient une salle de classe, c’est toute une conception de l’habitat qui change.
« Olle », « étoile », « cour » : le langage local au service d’une politique publique
Le nom du programme, « Uri Olle Byeolbit Tteurak », mérite qu’on s’y arrête, tant il condense une partie de la sensibilité locale. « Olle » est un mot profondément lié à Jeju. Il désigne à l’origine des chemins étroits menant aux maisons ou reliant des espaces de la vie quotidienne. Le terme est devenu célèbre à travers les sentiers de randonnée de l’île, très connus des visiteurs, mais sa charge culturelle dépasse le simple tourisme. Il renvoie à une idée de passage, de voisinage, de circulation intime dans le tissu de la communauté.
Associer ce mot à « byeolbit », la lumière des étoiles, et à « tteurak », qui évoque une cour ou un petit espace de vie partagé, n’a rien d’anodin. Le programme se présente symboliquement comme un chemin de proximité vers le savoir, à l’heure où la nuit tombe, dans un cadre chaleureux et domestique. Pour des lecteurs peu familiers de la culture coréenne, il faut comprendre que ce type d’intitulé n’est pas seulement poétique : il permet aussi d’ancrer une politique publique dans l’imaginaire d’un territoire.
En France, on penserait peut-être à des noms de dispositifs évoquant la place du village, la maison des habitants ou l’école de la deuxième chance. Au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou au Maroc, on comprendrait intuitivement cette manière de donner à un projet un nom qui parle au vécu des gens plutôt qu’au langage technocratique. Dans tous les cas, l’enjeu est le même : faire en sorte qu’une initiative sociale ne soit pas perçue comme un mécanisme abstrait, mais comme une proposition accessible, située, presque familière.
Ce souci du vocabulaire compte d’autant plus que l’illettrisme ou la difficulté à lire et à écrire peuvent être vécus comme une source de honte. Un dispositif trop administratif risquerait d’accroître cette distance. À l’inverse, un nom enraciné dans la culture locale peut contribuer à rendre le projet plus accueillant, moins intimidant. Il dit en creux que l’apprentissage n’est pas réservé à une élite ni à une tranche d’âge ; il appartient à la vie ordinaire du quartier.
Dans une époque où tant de politiques publiques peinent à créer de l’adhésion, ce détail a son importance. Il montre que la forme n’est pas séparée du fond. Donner un nom local à un programme d’éducation, c’est aussi reconnaître que la dignité des habitants passe par la reconnaissance de leur univers culturel, de leurs mots, de leur manière d’habiter le lieu.
Une réponse discrète à un défi majeur : le vieillissement de la société coréenne
La nouvelle venue de Jeju doit aussi être replacée dans un contexte plus large. La Corée du Sud vieillit rapidement. Le pays, souvent cité pour sa réussite économique fulgurante et ses industries culturelles mondialisées, affronte désormais les questions très concrètes qui accompagnent le grand âge : isolement, accès aux soins, fracture numérique, pauvreté des seniors, maintien de l’autonomie et adaptation des services publics. L’initiative de Jeju ne prétend pas résoudre à elle seule ces enjeux, mais elle s’inscrit clairement dans cette toile de fond.
Son intérêt est de montrer qu’une société vieillissante ne doit pas seulement penser en termes de prise en charge, mais aussi en termes de participation. Les personnes âgées ne sont pas uniquement des usagers à protéger ; elles sont aussi des citoyens à accompagner dans leur capacité d’agir. Savoir lire une convocation, remplir un papier, comprendre une information locale ou s’orienter dans une procédure, ce sont des gestes simples en apparence, mais qui conditionnent l’exercice concret de la citoyenneté.
On touche ici à une question essentielle pour toutes les démocraties contemporaines : qu’est-ce qu’une inclusion réelle ? Est-ce seulement avoir des droits inscrits dans les textes, ou bien pouvoir effectivement les exercer ? De ce point de vue, la littératie est l’un des fondements invisibles de l’égalité. Sans elle, l’accès aux services reste théorique, et la participation à la vie collective demeure partielle.
Dans le débat public francophone, cette idée gagne aussi du terrain. On parle de plus en plus de « non-recours aux droits », c’est-à-dire de situations où des personnes n’accèdent pas aux aides ou services auxquels elles pourraient prétendre, faute d’information, de lisibilité ou de confiance dans les institutions. Le cas de Jeju entre en résonance avec ce sujet. Il suggère qu’une politique efficace ne consiste pas seulement à ouvrir des droits, mais à rendre leur usage réellement possible, y compris pour des personnes âgées fragilisées par un faible niveau de maîtrise de l’écrit.
De ce point de vue, la Corée ne livre pas ici une leçon spectaculaire, mais un exemple finement ajusté. Loin des grands slogans sur la « smart city » ou l’innovation sociale high-tech, elle met en avant une solution presque élémentaire : un espace vide, quelques heures le soir, un public identifié, un besoin concret. Parfois, la modernité publique réside moins dans la sophistication que dans la justesse.
Ce que cette initiative dit au reste du monde
Il faut enfin revenir à ce que révèle cette histoire de Jeju pour un public international. Le regard porté sur la Corée du Sud est souvent dominé par Séoul, par la K-pop, les séries, la cosmétique, la mode ou les performances technologiques. Tout cela existe, bien sûr, et participe de l’influence culturelle coréenne. Mais les nouvelles locales comme celle-ci racontent une autre Corée : celle des politiques de proximité, des territoires périphériques, des seniors, des espaces du quotidien. Une Corée moins spectaculaire, plus sociale, mais tout aussi essentielle pour comprendre le pays.
La force symbolique du projet tient aussi au renversement qu’il opère sur l’image de Jeju. Destination de vacances pour beaucoup, l’île apparaît ici non comme un décor de carte postale, mais comme un lieu de vie confronté, lui aussi, aux défis du vieillissement, de l’accès aux services et de la cohésion communautaire. C’est une manière utile de rappeler qu’un territoire touristique n’est pas seulement fait pour être regardé ; il est d’abord habité.
Pour les lecteurs de France et d’Afrique francophone, cette initiative peut inspirer plusieurs pistes de réflexion. D’abord, sur la capacité des politiques publiques à faire plus avec l’existant, en réutilisant des espaces vacants plutôt qu’en multipliant les infrastructures coûteuses. Ensuite, sur l’importance d’adapter les horaires et les formats de service aux réalités des publics concernés. Enfin, sur la nécessité de considérer l’alphabétisation des adultes non comme un sujet marginal, mais comme un axe central d’autonomie et de dignité.
Il convient toutefois de rester rigoureux sur ce que l’on sait. Les informations disponibles confirment l’existence du programme, son lieu, son public cible et son objectif général. Elles ne détaillent pas, à ce stade, le nombre de participants, le rythme exact des cours ou le contenu pédagogique précis. Autrement dit, il ne s’agit pas de surinterpréter l’annonce en y voyant déjà un modèle généralisé à toute la Corée. En revanche, ce que l’on peut affirmer, c’est qu’elle révèle une orientation claire : celle d’un service public plus attentif aux rythmes de vie, plus enraciné dans les lieux d’habitation et plus soucieux de traduire l’idée de solidarité en actes quotidiens.
Au fond, la portée de cette histoire tient peut-être à sa simplicité. Dans un ensemble de logements publics de Jeju, des personnes âgées qui ne pouvaient pas facilement apprendre le jour trouveront, le soir venu, un espace pour renouer avec l’écrit. Ce n’est ni une révolution tapageuse ni un grand récit héroïque. C’est mieux que cela : une preuve concrète que l’action publique peut encore, parfois, se mettre à hauteur d’humain.
0 Commentaires