
Un film d’ouverture qui dit beaucoup plus qu’un simple choix de programmation
À Séoul, l’ouverture de la 23e édition du Festival international du film environnemental n’a pas seulement lancé une nouvelle saison de projections, de débats et de rencontres. Elle a surtout posé, dès la première séance, une question qui dépasse largement le cadre du cinéma coréen : que fait l’intelligence artificielle à notre avenir commun, et à quel prix pour la planète comme pour les humains qui l’habitent ? Le film choisi pour ouvrir l’événement, AI: Comment je suis devenu optimiste face à l’apocalypse, du réalisateur Daniel Roher, né en 1993, s’attaque frontalement à cette zone de trouble. Son mérite n’est pas tant de livrer une réponse définitive que de rendre visible une inquiétude devenue mondiale.
Vu de France, de Belgique, de Suisse romande, du Québec francophone ou encore d’Afrique francophone urbaine, où les débats sur l’IA s’invitent désormais dans les écoles, les rédactions, les ministères, les studios de création et jusqu’aux foyers, la décision du festival séoulien résonne immédiatement. Car l’on comprend de plus en plus que l’intelligence artificielle n’est pas seulement un sujet pour ingénieurs, investisseurs ou régulateurs. Elle est devenue un sujet culturel, presque intime. Elle touche à la manière dont nous travaillons, écrivons, créons, aimons, transmettons, consommons de l’énergie et imaginons nos enfants dans vingt ou trente ans.
Ce qui frappe dans la démarche du festival coréen, c’est précisément ce déplacement. Un festival consacré à l’environnement aurait pu, comme souvent, ouvrir sur des images de fonte des glaces, d’incendies, de marées noires ou de biodiversité menacée. Il a choisi un documentaire sur l’IA. Ce choix pourrait surprendre un public européen habitué à associer l’écologie à la nature visible, aux paysages meurtris ou aux luttes contre les pollutions industrielles. Mais à Séoul, le message est clair : l’environnement, en 2026, ne se limite plus aux arbres et aux océans. Il inclut les centres de données, les infrastructures de calcul, l’extraction des métaux, la consommation électrique massive, les logiques de production technologique et les imaginaires sociaux qui accompagnent cette accélération.
En d’autres termes, la Corée du Sud montre ici que la question écologique a changé d’échelle et de langage. Elle n’oppose plus seulement l’industrie à la nature ; elle oblige à penser la technologie comme un système total, à la fois promesse, dépendance et menace diffuse. Et qu’un festival de cinéma fasse de ce constat son point de départ en dit long sur l’évolution de la vie culturelle coréenne, toujours prompte à transformer les grandes anxiétés contemporaines en objets de récit, de débat et de mise en scène.
Du débat abstrait à la vie privée : quand l’IA s’invite dans le projet d’avoir un enfant
Le cœur du documentaire de Daniel Roher, tel qu’il a été présenté à Séoul, tient à un déplacement décisif : on part non pas d’une théorie, d’un rapport d’experts ou d’une démonstration technologique, mais d’une question familiale. Le réalisateur, après avoir rencontré sa compagne et envisagé de fonder un foyer, se serait demandé quel monde attendait les générations à venir à l’heure où l’intelligence artificielle progresse à une vitesse difficile à saisir. Ce point de départ change tout. Il ramène le débat à une échelle concrète, celle qu’aucun lecteur, spectateur ou citoyen ne peut balayer d’un revers de main.
Dans l’espace francophone aussi, la grande force des débats publics est souvent de devenir réels lorsqu’ils cessent d’être seulement techniques. On l’a vu pour le climat, longtemps résumé à des courbes avant de s’incarner dans les canicules, les récoltes perturbées, les coûts de l’énergie ou les déplacements de population. Il en va aujourd’hui de même pour l’IA. Tant qu’elle reste décrite comme un outil de productivité, un moteur d’innovation ou une bataille de souveraineté industrielle entre blocs mondiaux, elle demeure lointaine. Mais dès lors qu’elle touche à l’éducation des enfants, à la vérité des images, à la place du travail humain, à la solitude, à la mémoire ou au deuil, elle entre dans la sphère du vécu.
C’est là que le documentaire semble trouver sa justesse. Plutôt que de s’abandonner à une panique futuriste ou à un enthousiasme de salon, il prend l’angoisse au sérieux sans la théâtraliser. Le geste de Daniel Roher consiste à transformer son doute privé en enquête publique, en allant interroger des spécialistes de l’intelligence artificielle à travers le monde. Le film épouse donc une méthode journalistique autant que cinématographique : faire de la question une forme, et du doute un récit.
Cette manière de procéder est particulièrement intéressante pour un lectorat français et africain francophone, où la relation à la technologie est souvent prise entre deux tentations. D’un côté, l’enthousiasme pour l’innovation, portée comme solution aux retards de développement, à l’accès à la santé, à l’éducation ou à l’administration. De l’autre, la méfiance vis-à-vis d’outils conçus ailleurs, hébergés ailleurs, énergivores, opaques et parfois peu soucieux des contextes linguistiques et culturels locaux. Le documentaire, à en juger par sa promesse, ne choisit pas entre ces deux postures. Il demande plutôt : comment continuer à habiter le futur sans se raconter d’histoires ?
Pourquoi un festival environnemental parle d’intelligence artificielle
La formule avancée par les organisateurs coréens est d’une grande portée : l’IA et l’environnement seraient désormais indissociables. Cette idée mérite qu’on s’y arrête, car elle traduit un tournant dans les imaginaires culturels. Pendant longtemps, l’écologie a été racontée, en Europe comme en Asie, selon une grammaire assez identifiable : protection des espèces, alerte climatique, critique de la surconsommation, responsabilité des États et des grandes entreprises. Aujourd’hui, un nouvel étage s’ajoute. Il faut compter avec la matière invisible du numérique : les serveurs, les besoins de refroidissement, la circulation des données, l’entraînement des modèles, l’obsolescence rapide des équipements et la dépendance à une infrastructure mondiale extrêmement lourde.
La Corée du Sud, pays ultra-connecté, industrialisé, à la pointe de nombreuses technologies et profondément intégré à l’économie mondiale de l’innovation, est bien placée pour rendre visible cette contradiction. Elle est à la fois vitrine de modernité et terrain d’observation privilégié des coûts de cette modernité. Le fait qu’un festival culturel mette cette tension au centre de son ouverture indique une maturation du débat public coréen. On ne parle plus seulement de l’IA comme d’une course à gagner, mais comme d’un système à questionner.
Pour un public français, cela peut rappeler certaines évolutions récentes de la vie intellectuelle et médiatique : l’idée qu’un objet technique n’est jamais neutre, qu’il charrie des usages, des imaginaires, des rapports de pouvoir et des dépenses matérielles bien concrètes. Dans la tradition européenne, des penseurs de la technique aux sociologues du numérique, cette lecture est familière. Mais ce qui se joue à Séoul est singulier par sa forme : ce ne sont pas seulement des tribunes ou des colloques qui portent ce diagnostic, c’est un festival de cinéma, donc un lieu où les idées doivent passer par les images, les émotions et les récits.
Il faut ici rappeler qu’en Corée du Sud, les festivals jouent souvent un rôle plus large qu’en simple vitrine artistique. Ils fonctionnent comme des espaces de conversation publique, au carrefour des politiques culturelles, de la société civile et de l’industrie créative. Le Seoul International Eco Film Festival, en choisissant un tel film, affirme donc une ligne éditoriale : la crise écologique contemporaine ne se comprend plus sans examiner l’économie du calcul et l’idéologie de l’innovation permanente. C’est une manière de dire que la planète ne souffre pas seulement de ce que l’on brûle ou jette, mais aussi de ce que l’on calcule, stocke et automatise.
La Hallyu entre fascination technologique et retour des questions humaines
Si cette actualité retient l’attention au-delà des cercles cinéphiles, c’est aussi parce qu’elle s’inscrit dans un moment plus large de la culture coréenne. La Hallyu, cette vague culturelle coréenne qui a conquis les écrans, les plateformes, les playlists et les imaginaires mondiaux, ne se contente plus d’exporter des formats séduisants. Elle devient un laboratoire où se testent les anxiétés de l’époque. Après avoir captivé le monde avec des récits sur la compétition sociale, la dette, les hiérarchies scolaires, les fractures de classe ou les obsessions de performance, l’industrie culturelle coréenne se tourne de plus en plus vers les effets existentiels de la technologie.
La présence simultanée, dans l’actualité du divertissement coréen, de plusieurs œuvres liées à l’IA n’est pas anodine. D’un côté, ce documentaire interroge le futur à partir du désir de famille. De l’autre, un film attribué à Hirokazu Kore-eda, centré sur un service humanoïde capable de recréer des morts disparus, aborde le deuil, la substitution affective et les limites de la consolation technologique. Ailleurs encore, un clip musical conçu entièrement avec l’IA montre que celle-ci n’est déjà plus seulement un sujet de fiction, mais un outil de production concret dans les industries créatives.
Cette simultanéité est essentielle. Elle révèle que l’IA agit à plusieurs niveaux en même temps : comme thème narratif, comme instrument de fabrication, comme question morale et comme enjeu économique. Dans bien des pays européens, le débat public reste parfois fragmenté : les artistes parlent de création, les gouvernements de compétitivité, les écologistes d’empreinte carbone, les enseignants de plagiat, les médias de désinformation. En Corée du Sud, l’écosystème culturel semble parvenir à faire tenir ensemble ces dimensions dans un même moment de visibilité.
Pour le lectorat francophone, la leçon est précieuse. Trop souvent, nous traitons la technologie comme une rubrique séparée, isolée des pages culturelles, alors qu’elle transforme déjà en profondeur l’idée même d’auteur, d’archive, de présence, de mémoire et d’émotion. La culture coréenne, précisément parce qu’elle est très rapide dans sa capacité d’absorption des mutations sociales, agit ici comme un miroir grossissant. Elle nous montre ce que deviennent nos propres interrogations quand elles passent dans des formes populaires, sensibles, exportables.
Le mot-clé du film : un « optimisme apocalyptique » qui refuse les slogans
Le titre du documentaire intrigue : comment peut-on devenir « optimiste » face à l’apocalypse ? L’expression, en apparence paradoxale, résume bien l’air du temps. Nous vivons dans des sociétés saturées d’alertes : crise climatique, guerre informationnelle, automatisation du travail, fatigue démocratique, solitude numérique, perte de confiance dans la vérité des images. À cela s’ajoute l’impression que l’IA accélère tout, sans toujours laisser aux sociétés le temps de délibérer. Dans ce contexte, l’optimisme n’a plus grand-chose à voir avec la naïveté. Il devient presque un exercice de résistance intellectuelle.
Le film ne semble ni célébrer aveuglément l’IA comme outil de salut, ni la condamner comme machine fatale. Il se situe dans l’entre-deux, là où se logent les contradictions les plus fécondes. C’est précisément ce que de nombreux lecteurs attendent aujourd’hui des œuvres documentaires : non pas qu’elles valident une opinion préfabriquée, mais qu’elles aident à mieux formuler le problème. En cela, cette production rejoint une tradition du grand documentaire contemporain, qui préfère l’enquête à l’incantation et la complexité au manichéisme.
Le cadre posé par le festival coréen renforce encore cette lecture. Si l’IA peut être, selon la formule avancée autour de l’événement, à la fois une cause d’aggravation des désordres environnementaux et un outil possible de réponse, alors toute vision univoque devient insuffisante. Oui, l’intelligence artificielle peut optimiser des réseaux, aider à modéliser des risques, améliorer certaines gestions énergétiques ou accélérer des recherches scientifiques. Mais oui aussi, elle exige des ressources massives, participe à une logique de concentration industrielle et peut conforter des usages frénétiques de production et de consommation.
Ce balancement entre crainte et espoir rappelle une vieille tension européenne devant le progrès technique, de la révolution industrielle aux débats sur le nucléaire, les OGM ou les plateformes numériques. Ce qui change, avec l’IA, c’est la vitesse et l’intimité de la transformation. Le téléphone portable avait déjà déplacé nos habitudes ; l’intelligence artificielle prétend désormais s’approcher de nos capacités d’écriture, de synthèse, de simulation et bientôt peut-être de nos décisions quotidiennes. Le documentaire semble comprendre que le cœur du sujet n’est pas la machine seule, mais la manière dont elle reconfigure notre confiance dans le monde.
Ce que la Corée raconte au reste du monde
Il serait tentant de voir dans cette sélection séoulienne une affaire strictement locale. Ce serait une erreur. Si l’actualité coréenne captive autant les publics francophones, c’est justement parce qu’elle combine un ancrage national fort et une portée universelle. La Corée du Sud est un pays où les mutations technologiques se voient vite, où l’industrie culturelle sait transformer les grandes secousses sociales en récits puissants, et où les festivals servent de capteurs d’époque. Ce qui s’y joue n’est pas exotique ; c’est au contraire très proche de nous, simplement formulé avec une netteté particulière.
Pour la France et l’Europe, où la régulation de l’IA occupe déjà les institutions, où les rédactions s’interrogent sur les usages de ces outils, où les enseignants voient émerger de nouvelles pratiques, où les artistes défendent le droit d’auteur face aux entraînements de modèles, la démarche coréenne agit comme un rappel : la question n’est pas seulement juridique ou économique, elle est civilisationnelle. Quel type de monde jugeons-nous désirable ? Qu’acceptons-nous de déléguer ? Quelles limites fixons-nous à la simulation du vivant, des morts, de la parole ou du savoir ? Et surtout, quel coût écologique sommes-nous prêts à assumer pour cette promesse de fluidité algorithmique ?
Pour les pays d’Afrique francophone, le sujet prend une autre nuance, tout aussi cruciale. L’IA peut y être perçue comme un accélérateur d’accès, un levier d’innovation, un outil potentiellement utile pour la santé, l’agriculture, l’éducation ou les services publics. Mais elle soulève aussi des questions de dépendance, d’inégalités d’infrastructure, de domination linguistique et de justice environnementale. Les coûts énergétiques et matériels d’une révolution technologique mondiale ne sont pas supportés uniformément. Là encore, le cinéma peut faire ce que les discours experts peinent parfois à accomplir : rendre sensible, dans une histoire personnelle, ce que des transformations systémiques produisent sur les vies ordinaires.
Le mérite de ce moment culturel coréen est donc de ne pas réserver l’IA à une élite technicienne. Il la ramène à la conversation commune, là où les sociétés démocratiques peuvent encore décider de ce qu’elles veulent préserver : la planète, bien sûr, mais aussi des formes de relation, de mémoire, de création et de responsabilité qui ne se réduisent pas à l’efficacité.
Quand le cinéma redevient un lieu de délibération publique
Ce que révèle au fond cette ouverture du Festival international du film environnemental de Séoul, c’est le retour du cinéma comme espace de réflexion collective. Dans un monde saturé d’opinions instantanées, de formats courts et de polarisations mécaniques, le documentaire garde une vertu rare : il prend le temps de poser une question sans l’écraser immédiatement sous la certitude. À l’heure où l’IA génère textes, images, sons et parfois illusions de savoir, cette lenteur méthodique a quelque chose de presque politique.
Le choix de Séoul dit aussi autre chose : la culture ne veut plus rester au balcon pendant que la technologie redessine la scène. Elle entre dans le débat, non pour l’orner, mais pour le rendre pensable. C’est sans doute l’un des traits les plus intéressants de la Hallyu actuelle. Derrière la puissance de ses séries, de ses films, de sa pop et de ses festivals, la Corée du Sud ne se contente pas d’exporter des contenus ; elle exporte des manières d’ordonner les inquiétudes contemporaines.
Dans cette perspective, AI: Comment je suis devenu optimiste face à l’apocalypse n’est pas seulement un film d’ouverture. C’est un symptôme culturel. Il montre qu’en Corée, l’intelligence artificielle n’est plus une promesse abstraite ni un gadget promotionnel. Elle est devenue une matière à récit, un objet moral, un sujet écologique, une question familiale. Et c’est précisément pour cela que ce film intéresse un public bien au-delà de Séoul.
Au fond, la question posée par cette œuvre et par le festival est simple à formuler, même si elle demeure difficile à trancher : comment continuer à croire en l’avenir quand les outils que nous inventons accélèrent à la fois nos capacités de résolution et nos risques de dérive ? La culture coréenne, ici, ne prétend pas nous donner une réponse définitive. Elle fait mieux : elle nous oblige à ne pas esquiver la question.
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