
Une journée ordinaire qui dit beaucoup de la Corée rurale
On connaît volontiers la Corée du Sud pour Séoul, ses gratte-ciel, la K-pop, ses séries mondialisées et son industrie technologique. Vue depuis Paris, Bruxelles, Dakar, Abidjan ou Casablanca, elle incarne souvent une modernité fulgurante, presque urbaine par définition. Pourtant, loin des écrans géants de Gangnam et des exportations culturelles qui nourrissent la Hallyu, la vague coréenne, le pays continue aussi de vivre au rythme d’une autre temporalité : celle des champs, des semis, des plantations et des récoltes. C’est cette Corée-là qui s’est donnée à voir dans la province de Gangwon, à Pyeongchang, où plus de 200 personnes se sont réunies pour prêter main-forte à des exploitations agricoles au plus fort de la saison.
L’initiative a été menée par la branche régionale de la NongHyup, la grande fédération coopérative agricole sud-coréenne, dans le canton de Daegwallyeong, sur les hauteurs de Pyeongchang. Aux côtés de responsables agricoles figuraient des membres d’associations locales, des femmes issues de réseaux ruraux et des étudiants bénévoles. Loin d’une visite protocolaire ou d’une opération d’image, la journée a pris la forme d’un véritable chantier collectif. Les participants ont semé du radis, planté des jeunes pousses de laitue et procédé à l’élimination manuelle de tiges sur des fraisiers, autant de tâches qui exigent précision, rapidité et disponibilité humaine.
Cette scène, en apparence modeste, dit beaucoup des tensions qui traversent l’agriculture coréenne actuelle. Elle rappelle d’abord que les campagnes du pays restent confrontées à une pénurie de main-d’œuvre aiguë, aggravée par le vieillissement de la population rurale. Elle montre ensuite que, même dans une économie hyperindustrialisée, certains travaux agricoles demeurent difficilement mécanisables. Enfin, elle illustre une forme de réponse collective, presque civique, à une fragilité structurelle : quand les exploitations manquent de bras, il faut mobiliser des réseaux.
Pour un lectorat francophone, cette image n’est pas si dépaysante qu’elle en a l’air. En France aussi, le sujet de la relève agricole, de la saisonnalité du travail et de l’épuisement d’un monde paysan traverse le débat public. Dans plusieurs pays d’Afrique francophone, la question du travail agricole reste au cœur de la vie économique, souvent sous pression du climat, des coûts et des migrations. En Corée du Sud, ces enjeux prennent une forme particulière, mais ils résonnent avec des réalités largement partagées : comment préserver la production alimentaire quand le monde rural se vide, vieillit ou s’appauvrit en travailleurs disponibles ?
À Daegwallyeong, des champs plutôt qu’une cérémonie
Le rassemblement organisé à Daegwallyeong s’inscrivait dans une journée nationale de soutien intensif aux exploitations rurales. Sur place, quelque 200 personnes ont été mobilisées dans une zone connue pour son agriculture d’altitude. Daegwallyeong, situé dans le district de Pyeongchang, évoque souvent à l’international le souvenir des Jeux olympiques d’hiver de 2018. Mais derrière l’image touristique et sportive, ce territoire est aussi un espace agricole important, marqué par les cultures maraîchères et les contraintes propres aux régions montagneuses.
Ce qui frappe dans le déroulement de l’opération, c’est son caractère concret. Il ne s’agissait pas d’une simple distribution de discours ou d’une séquence symbolique destinée aux caméras. Les bénévoles ont participé à des gestes précis de la vie agricole : mettre en terre les graines de radis, installer les plants de laitue au bon moment de leur développement, retirer certaines tiges des fraisiers pour favoriser la croissance et la qualité de production. Autrement dit, ils ont pris part à des étapes décisives du calendrier cultural, là où un retard de quelques jours peut peser sur les rendements.
Le même jour, l’initiative ne s’est pas limitée à un seul canton. À l’échelle de toute la province de Gangwon, plus d’un millier de salariés et de volontaires liés au réseau coopératif agricole auraient été envoyés dans différentes fermes pour soulager les exploitants en période de forte activité. Cette extension territoriale donne la mesure de l’enjeu. On n’est plus dans l’aide ponctuelle accordée à une exploitation en difficulté, mais dans une logique d’intervention coordonnée à l’échelle régionale pour absorber un pic saisonnier de travail.
Le choix du mois de juin n’a rien d’anodin. En Corée rurale, cette période concentre de nombreuses tâches simultanées. L’été agricole commence à imposer son rythme : il faut semer, repiquer, entretenir, éclaircir, anticiper les cycles suivants. Le président de la fédération agricole coréenne a rappelé à cette occasion un proverbe souvent cité dans les campagnes du pays : en juin, « même le tison se lève pour donner un coup de main ». L’image peut surprendre un lecteur francophone. Elle signifie qu’au moment des travaux les plus intenses, tout objet, toute personne, tout membre du foyer semble appelé à devenir une main supplémentaire. C’est une manière populaire de dire l’urgence du calendrier agricole.
Le sens de “Nongsim Cheonsim”, une idée coréenne du lien à la terre
L’opération était placée sous la bannière de « Nongsim Cheonsim », une expression coréenne qui mérite d’être expliquée. Littéralement, elle associe l’idée du cœur paysan à celle d’un cœur plus vaste, parfois compris comme celui du ciel ou d’une conscience collective tournée vers le soin. Dans la pratique, la formule véhicule l’idée qu’il faut écouter la réalité des agriculteurs, partager leurs contraintes et reconnaître la valeur morale du travail rural. Dans un pays où l’urbanisation s’est faite à marche forcée, ce type de slogan n’est jamais neutre. Il sert à réaffirmer la dignité du monde agricole dans une société dominée par la vitesse, les métropoles et les services.
Pour un public français, on pourrait y voir l’équivalent lointain d’une rhétorique qui mêle solidarité territoriale, attachement au monde paysan et défense d’un certain bien commun alimentaire. Mais la spécificité coréenne tient à la place de la coopérative agricole nationale, la NongHyup, qui n’est pas seulement un acteur technique ou syndical. Elle occupe une position centrale dans l’écosystème rural, mêlant banque, distribution, organisation professionnelle et action sociale. Là où en Europe plusieurs institutions se répartissent les rôles, la Corée du Sud dispose d’un acteur qui fédère largement la vie agricole.
Cette centralité explique qu’une opération de volontariat rural puisse prendre une dimension à la fois pratique et symbolique. Pratique, parce que des bras supplémentaires arrivent effectivement dans les exploitations. Symbolique, parce que l’événement met en scène une forme d’unité nationale autour de l’agriculture. Le monde rural, dans ce récit, n’est pas abandonné à sa marginalité ; il est présenté comme une composante essentielle de la société, digne d’attention et de mobilisation.
Le vocabulaire utilisé en Corée pour parler de ces actions traduit souvent une vision communautaire plus marquée que dans certains discours européens contemporains. La notion même de « soutien intensif » aux fermes suggère une responsabilité collective face aux déséquilibres du marché du travail agricole. Cela ne signifie pas que les problèmes soient résolus. Mais cela indique qu’ils sont identifiés comme des questions d’intérêt public, et pas seulement comme les difficultés privées d’exploitants isolés.
Des gestes agricoles simples, mais révélateurs d’une dépendance au travail humain
Les travaux réalisés à Pyeongchang peuvent sembler techniques ou anecdotiques, pourtant ils éclairent très bien la réalité agricole sud-coréenne. Le semis du radis, par exemple, engage le démarrage d’une culture dont le calendrier doit être strictement respecté. En Corée, le radis n’est pas un légume anodin : il entre dans de nombreuses préparations du quotidien, y compris différentes formes de kimchi. Derrière ce légume familier des tables coréennes se cache donc une chaîne de production sensible au timing, à la météo et à la disponibilité de la main-d’œuvre.
La plantation de jeunes laitues raconte une autre facette du paysage alimentaire. La laitue occupe une place importante dans la cuisine coréenne, notamment dans la pratique du ssam, ces feuilles utilisées pour envelopper du riz, de la viande ou d’autres accompagnements. À première vue, l’image peut sembler exotique pour un lectorat non asiatique. Pourtant, le principe n’est pas si éloigné des cultures du partage et du repas composé, où l’on assemble les saveurs autour d’un geste convivial. L’intérêt du cas coréen est de montrer combien des habitudes culinaires très quotidiennes dépendent d’une suite de travaux agricoles minutieux.
Quant à l’élimination des tiges de fraisiers, elle rappelle que l’agriculture moderne ne se résume pas à des tracteurs et à des serres automatisées. De nombreuses interventions restent manuelles, surtout lorsqu’il s’agit de suivre finement la croissance d’une plante. Cette part de travail invisible échappe souvent au consommateur urbain, qu’il vive à Lyon, Marseille, Cotonou ou Tunis. Dans les rayons, la fraise apparaît comme un produit calibré. Dans les champs, elle suppose encore une série de gestes patients, souvent répétitifs, qui ne peuvent être reportés sans conséquence.
La leçon est claire : même dans un pays technologiquement avancé, la terre n’obéit pas totalement à l’automatisation. Il subsiste des zones de dépendance forte au travail humain, et c’est précisément là que les tensions se concentrent quand la démographie rurale se contracte. À cet égard, la Corée du Sud rejoint une réalité observée ailleurs : la transition numérique n’efface pas la nécessité des corps, du temps et du savoir-faire dans les systèmes agricoles.
Vieillissement, coût du travail, dérèglement climatique : la triple pression sur les fermes coréennes
Si les responsables agricoles coréens ont jugé nécessaire de mobiliser autant de volontaires, c’est que les exploitations affrontent un cumul de contraintes désormais bien identifié. La première est le vieillissement. Comme dans de nombreuses sociétés industrialisées, les jeunes générations se détournent du travail agricole, attirées par l’emploi urbain, les études supérieures et les secteurs tertiaires. Dans plusieurs zones rurales coréennes, les exploitants sont âgés, parfois très âgés, ce qui rend les périodes de pointe particulièrement difficiles à gérer.
La deuxième contrainte est la hausse du coût de la main-d’œuvre. Lorsqu’une exploitation doit recruter des travailleurs supplémentaires, le poids financier peut devenir dissuasif, surtout pour des fermes de taille modeste ou soumises à des marges serrées. Cette question n’est pas propre à la Corée. Elle traverse aussi le débat agricole européen, où le prix payé au producteur, la concurrence des importations et la pression des distributeurs laissent peu de latitude aux exploitants pour absorber les surcoûts. En Corée du Sud, le problème est accentué par une structure foncière et productive qui ne permet pas toujours d’amortir facilement les dépenses supplémentaires.
Le troisième facteur est le climat. Les responsables de la coopérative agricole ont explicitement mentionné les épisodes météorologiques anormaux comme l’une des causes majeures de fragilisation. C’est un point essentiel. Le dérèglement climatique ne se traduit pas uniquement par des catastrophes spectaculaires. Il pèse aussi par l’imprévisibilité, la modification des rythmes de culture, l’intensification des pluies, des chaleurs ou des écarts de température. Pour un agriculteur, cela signifie moins de visibilité et souvent davantage de stress organisationnel.
Cette triple pression – vieillissement, coût, climat – transforme la question des bras en enjeu systémique. Il ne s’agit plus simplement d’aider quelques fermes surchargées, mais de compenser des déséquilibres structurels qui s’aggravent. Dans ce contexte, les opérations de volontariat apportent un soutien bienvenu, sans pour autant constituer une solution complète. Elles permettent de franchir un cap saisonnier, de sécuriser certaines tâches urgentes et d’envoyer un message politique. Elles ne remplacent ni une réforme de long terme de l’attractivité agricole, ni des réponses plus profondes sur les revenus, l’installation et l’adaptation climatique.
C’est là toute l’ambivalence de ce type d’événement : il est à la fois concret et limité, généreux et révélateur d’une fragilité plus large. Comme souvent en agriculture, un geste de solidarité peut masquer en surface ce qu’il révèle en profondeur : un modèle sous tension.
Quand étudiants et associations locales deviennent des acteurs du monde rural
Un autre aspect mérite l’attention : la diversité des participants. Aux côtés des cadres et employés du réseau agricole, des étudiantes et étudiants bénévoles ainsi que des membres d’associations locales étaient présents sur les exploitations. Cette composition n’est pas anodine. Elle signale une tentative de retisser des liens entre générations, entre ville et campagne, entre institutions et terrain. Dans une Corée du Sud où les trajectoires des jeunes sont fortement polarisées autour de la réussite scolaire et de la carrière urbaine, passer une journée dans les champs relève presque d’une expérience sociale à part entière.
Pour ces jeunes volontaires, l’enjeu n’est pas seulement d’apporter de la force de travail ponctuelle. C’est aussi de voir de près ce que recouvre la production alimentaire. Comme ailleurs, beaucoup de consommateurs coréens n’aperçoivent l’agriculture qu’au bout de la chaîne, au supermarché ou à travers le prix des denrées. Le travail de la terre devient abstrait, invisibilisé par la logistique moderne. Le bénévolat rural réintroduit une matérialité : les sols, les gestes, la fatigue, la dépendance au temps qu’il fait.
La présence d’associations de femmes rurales, souvent ancrées dans les communautés locales, rappelle également que la vie agricole ne repose pas uniquement sur l’exploitant identifié administrativement. Elle dépend de réseaux familiaux, de voisinages, d’entraides informelles, de compétences souvent féminines et parfois sous-valorisées. Là encore, la Corée n’est pas une exception. Dans de nombreuses régions du monde francophone, la résilience des campagnes tient pour beaucoup à ces structures sociales discrètes, qui assurent continuité, soin et organisation.
Il y a enfin, dans cette mobilisation, une dimension presque pédagogique. Faire venir des étudiants dans les fermes, c’est aussi transmettre une conscience du travail agricole à une génération très éloignée des réalités paysannes. En France, des initiatives comparables existent ponctuellement lors des vendanges, des récoltes ou de programmes associatifs. En Corée du Sud, cette pédagogie prend une importance particulière tant la société s’est urbanisée rapidement. Le fossé entre producteurs et consommateurs y est souvent aussi culturel que géographique.
Au-delà de Pyeongchang, ce que cette mobilisation raconte à l’échelle internationale
Le fait que plus d’un millier de personnes aient été mobilisées dans l’ensemble de la province de Gangwon, le même jour, donne à l’événement une portée qui dépasse le simple reportage local. La Corée du Sud envoie ici un signal clair : ses campagnes ont besoin d’un soutien organisé pour absorber la pression saisonnière. On peut y voir la reconnaissance implicite d’une vulnérabilité, mais aussi la démonstration d’une capacité de coordination rapide entre structures agricoles, associations et bénévoles.
Pour les lecteurs francophones d’Afrique, cette information résonne d’une manière particulière. Dans de nombreux pays du continent, les enjeux agricoles sont au cœur de la souveraineté alimentaire, de l’emploi et de l’équilibre territorial. La Corée du Sud, souvent perçue comme un modèle de développement industriel, rappelle ici qu’aucun pays, aussi avancé soit-il, ne sort totalement de sa dépendance au travail saisonnier agricole. La sécurité alimentaire commence toujours quelque part dans un champ, avec des personnes présentes au bon moment.
Pour les lecteurs européens, et singulièrement français, le parallèle est tout aussi instructif. Il invite à dépasser les caricatures opposant modernité technologique et agriculture dite traditionnelle. La Corée du Sud montre qu’une économie de pointe peut rester très exposée aux fragilités rurales. Elle rappelle aussi que la question agricole n’est pas seulement économique. Elle touche à la cohésion sociale, à l’occupation du territoire, à la transmission générationnelle et au rapport collectif à l’alimentation.
Au fond, la scène de Pyeongchang vaut comme un contrechamp de la Hallyu. Derrière l’image brillante d’un pays globalisé, il y a toujours cette Corée des saisons, des provinces et des mains au travail. Une Corée moins visible, mais essentielle. Et peut-être est-ce justement ce qui rend cette journée si parlante : elle rappelle qu’aucune puissance culturelle ou industrielle ne se construit hors sol. Derrière les exportations, les plateformes, les spectacles et les records de croissance, il y a encore des hommes et des femmes qui sèment, plantent, taillent et attendent que la météo leur laisse une chance.
Dans le tumulte des actualités internationales, cette mobilisation pourrait sembler mineure. Elle mérite pourtant d’être regardée de près. Parce qu’elle parle de nourriture, de dignité du travail, d’équilibre entre ville et campagne, et d’une forme de solidarité concrète qui, même limitée, résiste à l’indifférence. À Pyeongchang, ce jour-là, il ne s’est pas seulement passé une opération de bénévolat agricole. Il s’est joué, à petite échelle, quelque chose de plus universel : la tentative de ne pas laisser les campagnes porter seules le poids de nos tables.
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