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Avec « Les Chèvres sauvages », le cinéma coréen déplace le récit lycéen vers la forêt, l’entraide et le refus des cases toutes faites

Avec « Les Chèvres sauvages », le cinéma coréen déplace le récit lycéen vers la forêt, l’entraide et le refus des cases

Un film coréen qui prend à rebours l’obsession du concours et du dossier parfait

Dans le paysage du cinéma sud-coréen, où les récits sur l’adolescence croisent souvent la pression scolaire, les hiérarchies sociales et le vertige de l’avenir, « Les Chèvres sauvages » s’annonce comme une proposition singulière. Présenté à Séoul lors d’une rencontre avec la presse au CGV Yongsan I’Park Mall, le nouveau film de Yoo Jae-wook met au centre de son récit quatre lycéennes de terminale qui, à l’approche du grand examen d’entrée à l’université, n’ont ni filière rêvée, ni établissement cible, ni même la langue attendue pour se projeter dans l’avenir. Là où tant d’histoires coréennes sur les dernières années de lycée se structurent autour de l’effort, du classement et du sacrifice, celle-ci choisit le détour : celui de la forêt, des animaux à sauver et d’un refuge à inventer.

Le point de départ est presque d’une simplicité désarmante. In-hye, Seo-hee, Jung-ae et Su-min, quatre élèves de dernière année du lycée, sont convoquées ensemble parce qu’elles ont rendu une fiche d’orientation vierge. Dans le système scolaire sud-coréen, ce détail n’a rien d’anodin. L’orientation y est très tôt encadrée, et la préparation à l’entrée à l’université prend une place considérable dans la vie des adolescents. Le « Suneung », l’examen national d’entrée dans le supérieur, structure l’année, les rythmes familiaux, l’organisation des établissements et jusqu’à l’atmosphère du pays tout entier. En France, on penserait à une combinaison entre le baccalauréat, Parcoursup et la pression des classes préparatoires, mais à une intensité encore plus systémique. Rendre une feuille blanche, dans ce contexte, n’est pas seulement hésiter : c’est apparaître comme un problème à gérer.

Cette idée de la page blanche est au cœur de la promesse du film. Non pas comme une défaillance psychologique ou une faute morale, mais comme une zone encore indéterminée, un espace de possible. C’est là que « Les Chèvres sauvages » semble vouloir se distinguer d’un certain imaginaire du récit scolaire, en Corée comme ailleurs. Chez nous aussi, la jeunesse est souvent sommée de répondre très tôt à la question « Que veux-tu faire plus tard ? », comme si l’incertitude ne relevait pas d’un âge légitime mais d’un défaut personnel. Le film de Yoo Jae-wook prend ce vertige au sérieux sans le réduire à un simple problème d’efficacité sociale.

Plus encore, il le déplace. Car très vite, le sujet n’est plus seulement l’incapacité à se raconter dans la langue administrative de l’orientation. Il devient la capacité à agir, à protéger, à construire quelque chose ensemble. Et c’est là que l’histoire prend son souffle romanesque.

Quatre adolescentes sans mode d’emploi, réunies non par l’amitié mais par une absence de réponse

L’une des idées les plus intéressantes du film tient à la manière dont il compose son groupe. In-hye, Seo-hee, Jung-ae et Su-min ne forment pas d’emblée une bande soudée. Elles ne sont pas les « meilleures amies » de la classe, ni un quatuor naturellement assorti. Elles ne sont même pas dans la même classe, et leurs tempéraments comme leurs centres d’intérêt divergent. Le seul point commun qui les rassemble d’abord est négatif en apparence : elles n’ont rien inscrit sur leur fiche d’orientation. Cette absence les range, aux yeux de l’institution, dans une même catégorie de lycéennes à surveiller, à recadrer, à accompagner de plus près.

Ce choix scénaristique est loin d’être banal. Dans beaucoup de récits initiatiques, le groupe existe déjà, avec ses codes, ses loyautés, son langage. Ici, tout semble commencer par un malentendu bureaucratique : quatre jeunes filles que l’école regroupe parce qu’elles ne se conforment pas au calendrier des décisions attendues. On imagine sans peine, pour un public francophone, l’étiquette de « cas à part », ou cette manière très institutionnelle de fabriquer des dossiers, des suivis, des profils. La modernité du film est peut-être là : montrer que le collectif peut naître non d’une ressemblance, mais d’une inadaptation commune aux cases prévues.

Cette nuance est importante, car elle permet d’éviter deux écueils. Le premier serait de faire de ces adolescentes des héroïnes surdouées qui refusent le système par pure lucidité. Le second serait d’en faire des figures de décrochage ou de défaite. D’après les éléments dévoilés, « Les Chèvres sauvages » s’installe dans une zone beaucoup plus juste : celle d’une jeunesse qui n’a pas encore la réponse, qui n’entre pas dans le récit de la vocation précoce, et qui découvre sa valeur ailleurs que dans la performance scolaire. En cela, le film rejoint une sensibilité de plus en plus présente dans les œuvres venues de Corée du Sud : l’attention portée aux marges silencieuses du système, à ceux qui ne crient pas, mais ne parviennent pas non plus à se couler dans le moule.

Pour un lectorat français, mais aussi pour les lecteurs d’Afrique francophone, ce motif résonne fortement. Car la question de l’orientation n’est jamais uniquement scolaire : elle touche à la famille, au rang social, au regard des adultes, à la promesse ou à l’illusion de l’ascension. Que l’on vive à Paris, Dakar, Abidjan, Bruxelles ou Casablanca, l’idée qu’un jeune doit très tôt transformer ses désirs flous en projet cohérent est devenue un impératif de plus en plus globalisé. Le film coréen, à partir d’un contexte local très précis, touche donc à une angoisse bien plus vaste.

Le basculement du récit : quand la fermeture d’un élevage scolaire ouvre la porte de l’aventure

Le véritable moteur du film surgit toutefois ailleurs. Si les quatre adolescentes sont d’abord rassemblées par l’école, c’est la fermeture du petit élevage de l’établissement qui les fait basculer hors du cadre scolaire. La nouvelle tombe : avec la fermeture du lieu, les animaux qui y vivaient risquent d’être abattus. In-hye, qui s’en occupait avec soin, refuse cette issue. Sa décision de les sauver fait alors changer l’histoire de nature. Le film quitte la salle de classe, les formulaires, les discours sur l’avenir, pour entrer dans le registre de l’action concrète.

Cette transition est décisive. Dans l’univers scolaire, les héroïnes sont sommées d’expliquer qui elles sont et où elles vont. Face aux animaux menacés, il ne s’agit plus de formuler un projet, mais de répondre à une urgence. Tout l’intérêt du dispositif tient dans ce contraste. L’école demande de la narration de soi ; le sauvetage exige du courage, de la coopération, du sens pratique et une forme de responsabilité immédiate. Là où l’institution évalue des promesses, la situation impose des actes.

On pourrait y voir un simple ressort dramatique. Ce serait réducteur. Car les animaux ne sont pas, dans cette histoire, de simples accessoires destinés à attendrir le spectateur. La relation d’In-hye avec eux est déjà installée : elle les a soignés, nourris, accompagnés. Son choix n’est donc pas celui d’une rébellion abstraite contre l’autorité, mais la prolongation d’un lien réel et d’une éthique du soin. C’est un point essentiel. Dans beaucoup de récits adolescents, le départ hors des règles se fait au nom de la liberté individuelle. Ici, il semble se faire au nom d’une responsabilité envers des êtres vulnérables.

Ce déplacement change profondément la tonalité du film. L’aventure n’est pas un caprice, ni une parenthèse exotique. Elle naît d’un refus très concret de laisser disparaître des vies considérées comme secondaires. Pour des spectateurs européens, cela peut évoquer certaines fictions où l’on sauve un lieu, un animal, une ferme, un quartier promis à la disparition, sauf qu’ici l’enjeu se noue à l’intérieur même de la mécanique scolaire coréenne. Le geste est à la fois modeste et politique : dire qu’il existe d’autres critères de valeur que la réussite académique, et que la capacité à protéger le vivant en fait partie.

La forêt comme refuge : un imaginaire coréen du dehors, entre survie, soin et reconstruction

Après le sauvetage, les quatre jeunes filles gagnent la forêt, où elles aménagent un refuge pour les animaux et pour elles-mêmes. Le mot de « refuge », que le réalisateur a mis en avant, est sans doute le plus révélateur de l’ambition du film. Il ne s’agit pas seulement de fuir un cadre oppressant, mais de fabriquer un lieu habitable. Le refuge n’est pas donné, il se construit. Et c’est précisément ce qui distingue cette aventure d’un simple récit d’évasion.

Dans la culture coréenne contemporaine, la nature occupe une place ambivalente à l’écran. Elle peut être un espace de danger, d’isolement, de mémoire ou d’épuisement, mais aussi un dehors où se réinvente temporairement la vie quand la ville et ses normes deviennent irrespirables. La forêt de « Les Chèvres sauvages » semble relever de ce second registre. Elle n’est pas un paradis romantique au sens naïf du terme. C’est un lieu sans garantie, où il faut organiser les conditions mêmes de l’existence : se nourrir, abriter les animaux, cohabiter, décider ensemble. En cela, elle constitue un espace d’apprentissage autrement plus concret que la salle de préparation aux entretiens universitaires.

Pour un public francophone, l’idée du refuge peut rappeler plusieurs traditions narratives : la cabane que l’on bâtit ensemble, le maquis comme espace de résistance, ou plus simplement la fascination très française pour les récits de retrait, de « retour au vert », qui disent moins la nostalgie de la campagne que le besoin de reprendre prise sur sa propre vie. Mais le film coréen y ajoute une dimension particulière : le refuge n’abrite pas seulement des adolescentes en quête d’elles-mêmes, il les oblige à penser leur place avec d’autres formes de vie. Cette coexistence avec les animaux donne au film, tel qu’il se dessine, une couleur presque écosensible sans verser forcément dans le discours militant.

Le fait que le refuge soit destiné « aux animaux et à elles-mêmes » mérite qu’on s’y arrête. Dans bien des récits, l’humain sauve l’animal et demeure au centre. Ici, la mise en commun du lieu suggère une relation moins verticale. Les adolescentes ne se contentent pas de protéger ; elles se transforment elles-mêmes en se rendant capables d’habiter autrement. Cela rejoint une tendance du cinéma asiatique récent : faire de l’attention au vivant un moyen d’interroger les formes de communauté humaine. Ce n’est plus seulement l’histoire de jeunes filles qui se cherchent, mais celle d’un groupe qui découvre sa cohésion en prenant soin de plus fragile que lui.

Un récit d’apprentissage qui renverse les codes du film sur les études et la réussite

Depuis plusieurs années, les productions sud-coréennes ont largement montré la violence des systèmes de classement, de compétition et d’excellence. Séries et films ont exposé l’épuisement des élèves, l’obsession des résultats, la marchandisation des cours privés, l’angoisse familiale liée au statut universitaire. « Les Chèvres sauvages » ne nie pas cet arrière-plan, mais il choisit de le contourner plutôt que de le frontaliser. Le film ne semble pas vouloir dénoncer longuement le système ; il préfère raconter ce qui devient possible quand on cesse, même provisoirement, de se définir à travers lui.

C’est là sa vraie force potentielle. La feuille d’orientation vierge, qui apparaissait comme un manque, devient l’indice d’une disponibilité. La question n’est plus : « Pourquoi ces filles n’ont-elles pas de projet ? » mais : « Que peuvent-elles inventer quand on suspend l’obligation de répondre selon les codes attendus ? » Le récit opère alors une inversion féconde. Dans la salle de classe, elles sont désignées comme élèves à problème, à encadrer spécialement. Dans la forêt, elles deviennent des sujets capables de prendre des décisions, de répartir des tâches, de créer un espace viable et de nouer des liens réels.

Cette inversion fait écho à des débats très contemporains, en Corée comme en Europe ou en Afrique, sur la manière dont les institutions identifient les jeunes : par leurs performances mesurables, ou par leurs capacités moins visibles à prendre soin, coopérer, improviser, résister, habiter le monde. On ne sait pas encore, bien sûr, jusqu’où le film portera cette réflexion. Mais les éléments dévoilés suggèrent déjà une œuvre qui regarde la jeunesse hors du seul prisme du mérite scolaire.

Dans un paysage audiovisuel où la réussite est souvent filmée comme une course haletante, ce choix a quelque chose de salutaire. Il rappelle que grandir ne consiste pas toujours à gravir les bonnes marches au bon moment. Parfois, grandir, c’est sortir du sentier déjà tracé, accepter l’indétermination, et découvrir dans l’action commune ce que l’on était incapable d’énoncer seul face à une feuille blanche. Pour des lecteurs francophones, cette perspective peut sembler particulièrement actuelle à l’heure où l’on parle beaucoup de santé mentale des jeunes, d’éco-anxiété, de décrochages invisibles et de fatigue des modèles de réussite hérités.

Quatre actrices pour quatre visages de la jeunesse coréenne contemporaine

Le film repose aussi sur l’équilibre de son quatuor. Park Hye-jin incarne In-hye, la jeune fille liée à l’élevage de l’école et à l’impulsion première du sauvetage. À ses côtés, Lee Seung-yeon joue Seo-hee, Park Hyo-eun interprète Jung-ae et Choi Soo-in prête ses traits à Su-min. Sur le papier, la dynamique paraît claire : une décision initiale met le groupe en mouvement, mais l’aventure ne peut devenir collective que si chacune trouve sa place dans l’action. Toute la réussite du film dépendra donc de la manière dont ces individualités se confrontent, se complètent, résistent les unes aux autres avant de former une véritable communauté de destin.

Il faut insister sur un point : l’intérêt d’un tel récit ne réside pas dans l’uniformisation des personnages. Au contraire, tout laisse penser que « Les Chèvres sauvages » tirera sa tension dramatique de leurs différences. Elles n’ont pas les mêmes goûts, pas les mêmes réactions, peut-être pas la même manière de comprendre ce qu’il faut sauver ni ce qu’implique la vie dans le refuge. C’est précisément cette hétérogénéité qui peut donner au film sa densité. Le collectif n’y serait pas un état naturel, mais une construction fragile, toujours à négocier.

On peut aussi imaginer que la caméra accorde une place importante aux micro-déplacements relationnels : celles qui parlent peu, celles qui observent, celles qui suivent puis prennent une initiative, celles qui n’étaient réunies que par une catégorisation institutionnelle et qui deviennent, à force d’épreuves partagées, des alliées choisies. Dans un cinéma coréen souvent très attentif aux nuances de groupe, aux silences, aux tensions de statut, cette progression peut devenir l’une des matières les plus sensibles du film.

Pour le public francophone, notamment celui qui suit la Hallyu au-delà de la K-pop et des séries mondialisées, ce film pourrait rappeler que le cinéma coréen excelle aussi dans les récits de formation à échelle intime, où l’enjeu n’est pas seulement le spectacle mais la précision des liens. Et si le film rencontre son pari, il pourrait bien offrir un contrechamp précieux aux images les plus exportées de la jeunesse sud-coréenne : non pas seulement des élèves sous pression ou des héroïnes ultra-codées, mais des adolescentes en train de fabriquer, maladroitement et courageusement, une autre manière d’être ensemble.

Pourquoi « Les Chèvres sauvages » mérite déjà l’attention des publics francophones

Avant même sa sortie, « Les Chèvres sauvages » intrigue parce qu’il propose une articulation rare entre film d’adolescence, aventure collective et réflexion sur le vivant. Il y a dans ce projet quelque chose qui parle à notre époque sans se réduire à un slogan. La compétition scolaire y est présente, mais le film n’en fait pas son unique horizon. La question animale y est centrale, sans que l’on ait affaire, du moins à première vue, à une simple fable édifiante. Et le motif du refuge y prend une épaisseur très contemporaine : celle d’un lieu à construire quand les espaces existants ne savent plus accueillir les vulnérabilités.

Pour les lecteurs de France, de Belgique, de Suisse romande ou d’Afrique francophone, l’intérêt est double. D’un côté, le film donne accès à une réalité profondément coréenne : celle d’un système éducatif intense, de ses rituels, de ses angoisses, de sa langue propre de la réussite et du contrôle. De l’autre, il raconte quelque chose d’universel sur les jeunesses contemporaines : leur difficulté à se projeter dans des cadres trop étroits, leur désir de chercher d’autres formes d’utilité, et leur capacité à inventer du commun à partir d’une fragilité partagée.

À l’heure où la Hallyu est souvent réduite, dans le débat public européen, à ses formes les plus visibles et les plus rentables, l’émergence d’un film comme celui-ci rappelle la richesse du cinéma coréen comme laboratoire social et sensible. On y retrouve cette aptitude si particulière à partir de détails très situés — une fiche d’orientation vierge, un élevage scolaire menacé, un groupe d’élèves mises à l’écart — pour faire surgir des questions qui nous concernent tous : qu’est-ce qu’une vie réussie ? Qui décide de ce qui mérite d’être sauvé ? Et comment une communauté naît-elle entre des êtres qui, au départ, ne semblaient avoir rien en commun ?

Si « Les Chèvres sauvages » tient ses promesses, il pourrait s’imposer comme l’un de ces films discrets mais durables, ceux qui avancent sans tapage et laissent derrière eux des images tenaces : quatre adolescentes, quelques animaux menacés, une forêt hors du bruit du monde, et la possibilité, contre les classements établis, de faire d’une page blanche non pas un aveu d’échec, mais le début d’une histoire.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea

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