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En Corée du Sud, la province de Gangwon mise sur la jeunesse pour relancer ses territoires

En Corée du Sud, la province de Gangwon mise sur la jeunesse pour relancer ses territoires

Un virage discret mais révélateur dans la politique régionale coréenne

En Corée du Sud, les annonces administratives sur l’enseignement supérieur passent rarement les frontières. Pourtant, ce qui vient d’être lancé dans la province autonome spéciale de Gangwon mérite l’attention bien au-delà des cercles universitaires. Le 28, à Chuncheon, capitale administrative de cette région de l’est de la péninsule, les autorités locales ont officiellement présenté « Gangwon Anchor », un nouveau dispositif destiné à former des talents pour la croissance territoriale. Derrière ce nom d’allure anglo-saxonne se cache une réorientation plus profonde de la politique publique coréenne : il ne s’agit plus seulement de financer les universités comme institutions, mais de suivre le parcours des jeunes, depuis leur formation jusqu’à leur insertion professionnelle et, surtout, leur installation durable dans la région.

Pour un lectorat francophone, l’enjeu est immédiatement lisible. En France comme dans de nombreux pays d’Afrique francophone, la même question traverse les débats publics : comment éviter que les territoires, hors des grandes capitales économiques, ne voient partir leurs jeunes diplômés vers les métropoles ? Comment faire en sorte qu’une formation supérieure ne débouche pas mécaniquement sur un exode vers Séoul, Paris, Casablanca, Abidjan ou Dakar ? À Gangwon, les autorités sud-coréennes tentent une réponse structurée à ce problème, avec une formule qui associe universités, entreprises et administration régionale.

Selon l’agence Yonhap, ce programme s’inscrit dans la refonte d’un cadre national baptisé RISE, pour « Regional Innovation System and Education », que l’on peut comprendre comme un système de soutien aux universités centré sur l’innovation régionale. Gangwon en propose désormais sa version propre. La nouveauté n’est pas seulement technique. Elle est politique. Le centre de gravité se déplace : d’une logique d’établissement vers une logique d’individu, d’une logique de cursus vers une logique de vie. En clair, l’objectif n’est plus uniquement qu’une université ouvre un programme ou obtienne un budget, mais qu’un étudiant puisse identifier une trajectoire crédible : se former, trouver un emploi, puis vivre dans la région sans être contraint de la quitter faute d’opportunités.

Dans un pays souvent perçu depuis l’étranger à travers la K-pop, les séries ou la puissance de ses géants industriels, cette initiative rappelle une autre Corée : celle des provinces, des villes moyennes, des zones qui cherchent à retenir leurs forces vives. Et c’est peut-être là que se joue une part moins visible, mais décisive, de l’avenir coréen.

Gangwon, entre carte postale touristique et défi démographique

Gangwon bénéficie d’une image particulière dans l’imaginaire coréen. La région évoque les montagnes, les stations de ski, la côte orientale, les Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang en 2018, mais aussi une certaine distance avec le centre hyperconcentré que représente l’aire métropolitaine de Séoul. Pour beaucoup de Sud-Coréens, Gangwon est un espace de respiration, un territoire de nature et de loisirs, presque une échappée hors de la densité urbaine de la capitale. Mais cette image, flatteuse sur le plan touristique, masque des fragilités structurelles bien connues : vieillissement de la population, attractivité moindre pour les jeunes diplômés, difficulté à faire coïncider l’offre de formation et les besoins économiques locaux.

Ce type de défi n’a rien d’exclusivement coréen. On le retrouve dans le centre de la France, dans certaines régions industrielles d’Europe, dans des villes universitaires qui forment des talents sans parvenir à les garder, ou encore dans des zones africaines où les étudiants quittent leur province pour la capitale et n’y reviennent plus. Gangwon apparaît ainsi comme un laboratoire intéressant d’une politique de rééquilibrage territorial, à un moment où de nombreux gouvernements cherchent à limiter la fracture entre centres métropolitains et périphéries.

La spécificité coréenne tient cependant à l’ampleur de la concentration autour de Séoul. La capitale et son aire urbaine absorbent une part considérable des emplois qualifiés, des sièges d’entreprise, des opportunités culturelles et des établissements les plus prestigieux. Dans ce contexte, convaincre un jeune de rester dans une région comme Gangwon suppose plus qu’un discours sur la qualité de vie. Il faut des filières lisibles, des débouchés réels, un logement accessible, des services, et l’impression qu’une carrière peut s’y construire sans renoncement permanent.

C’est précisément ce que prétend adresser Gangwon Anchor. L’idée est simple sur le papier : faire en sorte que la formation ne soit pas pensée indépendamment du marché du travail régional, et que l’emploi lui-même ne soit pas envisagé sans les conditions concrètes d’une installation sur place. La région ne veut plus simplement produire des diplômés ; elle veut produire des parcours complets.

Du soutien aux universités au suivi des trajectoires : ce que change vraiment « Gangwon Anchor »

Le changement mis en avant par les autorités de Gangwon peut se résumer en trois formules : approche centrée sur l’étudiant, approche centrée sur les résultats, et articulation « suprarégionale » ou interterritoriale. Ces expressions peuvent paraître abstraites, comme souvent dans le vocabulaire des politiques publiques. Pourtant, elles traduisent une rupture importante.

Jusqu’ici, dans de nombreux dispositifs, l’évaluation portait d’abord sur l’université elle-même : combien de programmes ont été créés, quels partenariats ont été signés, quelle somme a été mobilisée, quel projet a été monté. Avec Gangwon Anchor, la région affirme vouloir juger l’action publique à partir de ce que vivent les jeunes. Quelle formation reçoivent-ils ? Correspond-elle à un besoin économique identifié ? Trouvent-ils ensuite un emploi ? Peuvent-ils s’établir durablement dans la province ?

Cette bascule n’est pas anodine. En Europe aussi, les politiques de l’enseignement supérieur sont souvent critiquées pour leur tendance à mesurer les moyens plutôt que les effets. Ouvrir une filière n’assure pas qu’elle mène à un métier. Multiplier les plans n’assure pas que les diplômés trouvent leur place. Gangwon semble vouloir tirer les leçons de ce décalage en traitant l’éducation, l’emploi et l’ancrage territorial comme un continuum.

Le nom même d’« Anchor », l’ancre en anglais, n’est probablement pas choisi au hasard. Il suggère l’idée d’arrimer les jeunes au territoire, non par contrainte, mais en leur donnant des raisons concrètes de s’y projeter. Dans le contexte coréen, où la compétition éducative est intense et où la réussite est encore largement associée aux grandes institutions des métropoles, l’ambition est considérable. Il ne suffit pas de dire aux étudiants qu’ils sont au centre du système ; encore faut-il que cette centralité se traduise par des opportunités tangibles.

La dimension « centrée sur les résultats » est tout aussi intéressante. Elle signifie que la réussite d’une politique ne sera pas mesurée seulement à l’aune de l’enseignement dispensé, mais aussi de l’emploi obtenu et du maintien dans la région. Autrement dit, l’action publique sort des murs de l’université. Elle entre dans la vie quotidienne : transport, logement, stabilité professionnelle, conditions d’existence. C’est là une conception large, presque socio-économique, de la formation des talents.

Enfin, la référence à une coordination suprarégionale montre que Gangwon ne veut pas se limiter à des solutions isolées, établissement par établissement. La région entend construire un système, un mot qui revient souvent dans les politiques coréennes. À la différence d’un programme ponctuel, un système vise la continuité, l’interconnexion, la capacité à relier plusieurs acteurs et plusieurs échelles.

Entreprises, universités, pouvoirs publics : une mécanique à trois acteurs

Dans sa version la plus concrète, Gangwon Anchor repose sur une répartition des rôles relativement claire. Les entreprises définissent les profils et compétences dont elles ont besoin. Les universités conçoivent ou adaptent leurs formations pour y répondre. Les autorités régionales font le lien entre les deux et accompagnent l’ensemble par des dispositifs de soutien à l’emploi et à l’installation locale.

Cette architecture rappelle certains modèles de formation en alternance ou de coopération université-entreprise que connaissent les lecteurs français, belges, suisses ou allemands. Elle peut aussi faire penser à des initiatives africaines visant à rapprocher l’enseignement supérieur des réalités économiques locales, notamment dans les secteurs agricoles, industriels, numériques ou logistiques. La différence, ici, est que le dispositif s’inscrit dans une stratégie régionale assumée, avec un discours explicite sur la « fixation » des jeunes dans le territoire.

Sur le papier, le mécanisme présente plusieurs avantages. Pour les étudiants, il rend les débouchés plus lisibles. Dans un système universitaire parfois accusé de former sans toujours connecter suffisamment les diplômés à l’emploi local, cette visibilité est un atout. Pour les entreprises, il permet d’intervenir plus tôt dans la chaîne de formation, non plus uniquement au moment du recrutement. Elles peuvent exprimer leurs besoins en amont, contribuer à la définition des compétences attendues et réduire l’écart entre le profil recherché et le profil disponible. Pour la région, enfin, cela ouvre la possibilité d’orchestrer un cercle vertueux : plus de talents formés localement, plus d’emplois pour ces talents, donc plus de chances qu’ils s’installent et participent à l’économie de proximité.

Mais cette mécanique n’est pas sans tensions. La première tient à l’équilibre entre adaptation au marché et liberté académique. Former pour l’emploi est une exigence légitime, surtout dans des territoires en quête de relance. Pourtant, si l’université devient un simple réservoir de compétences immédiatement exploitables, elle risque de perdre une partie de sa mission plus large : développer l’esprit critique, la capacité d’innovation, la mobilité intellectuelle. C’est un débat bien connu sous nos latitudes, où les attentes des entreprises et les missions de l’enseignement supérieur ne se recouvrent pas toujours parfaitement.

La seconde tension concerne la promesse « centrée sur l’étudiant ». Si les besoins des entreprises dominent trop largement, le système peut rapidement devenir « centré sur la demande économique » plus que sur les aspirations des jeunes. Or les étudiants ne sont pas des variables d’ajustement. Ils ont des projets, des désirs de mobilité, parfois l’envie de changer de région ou de secteur. Toute la difficulté sera donc de concilier les besoins locaux avec les choix individuels, sans enfermer les jeunes dans des parcours trop étroits.

Enfin, la réussite dépendra de la qualité de l’intermédiation publique. Faire dialoguer entreprises et universités ne va pas de soi. Les temporalités diffèrent, les langages aussi. Le rôle de la province autonome spéciale de Gangwon sera donc décisif : elle devra non seulement connecter les acteurs, mais aussi arbitrer, ajuster et évaluer les résultats sur la durée.

La question centrale : former, oui, mais pour quelle vie ?

Le point le plus saillant de l’initiative coréenne réside sans doute dans l’accent mis sur l’après-diplôme. Dans le résumé diffusé autour du lancement, un mot revient avec insistance : « installation », ou plus précisément le fait de s’établir durablement dans la région. En coréen, cette idée renvoie à l’ancrage résidentiel, au fait de vivre quelque part de manière stable, et non simplement d’y passer pour étudier ou travailler quelques mois.

C’est là que le sujet dépasse largement la seule politique éducative. Car un jeune ne choisit pas un territoire seulement pour un poste. Il l’évalue dans sa globalité : coût du logement, accès aux transports, vie culturelle, services publics, perspectives de carrière du conjoint, possibilités de fonder un foyer, qualité des écoles, connexion numérique, sentiment d’avenir. On retrouve ici une vérité commune à Séoul, Lille, Lyon, Bruxelles, Rabat ou Cotonou : un emploi attire, mais c’est l’écosystème qui retient.

Les autorités de Gangwon disent vouloir développer des programmes d’accompagnement à l’emploi et au maintien dans la région. C’est un signe qu’elles ont compris cette réalité. Dans un pays où la pression immobilière dans la capitale pousse certains jeunes à chercher des alternatives, les provinces disposent d’un argument potentiel. Mais il ne suffit pas d’avoir des loyers moins élevés. Encore faut-il offrir un horizon professionnel qui ne donne pas l’impression d’un déclassement.

Le sujet est d’autant plus sensible en Corée du Sud que les jeunes générations y affrontent des contradictions fortes : haut niveau d’éducation, compétition extrême, aspiration à une meilleure qualité de vie, mais aussi précarités nouvelles et sentiment que la réussite reste trop concentrée dans quelques espaces. Vu depuis la francophonie, ce tableau n’est pas sans rappeler d’autres sociétés développées ou émergentes confrontées à la même fatigue des métropoles et au même désir de rééquilibrage territorial.

En ce sens, Gangwon Anchor ne propose pas seulement une politique de compétences. Le programme esquisse une politique de l’existence locale. Il pose une question simple et difficile : comment faire en sorte qu’un territoire ne soit pas seulement un lieu d’études ou un décor touristique, mais un cadre de vie choisi par des jeunes qualifiés ?

Une leçon plus large sur la Corée contemporaine

Pour beaucoup de lecteurs francophones, la Corée du Sud demeure avant tout une puissance culturelle mondialisée. On la lit à travers les triomphes de BTS ou de Blackpink, les séries diffusées sur les plateformes, le cinéma de Bong Joon-ho, la gastronomie devenue familière dans les capitales européennes et africaines, ou encore sa place dans les industries technologiques. Cette image n’est pas fausse, mais elle peut faire oublier l’intensité des débats internes sur l’équilibre territorial, l’ascenseur social, la place des jeunes et la transformation des régions.

L’intérêt de l’initiative lancée à Chuncheon est précisément de révéler cette autre Corée : une Corée qui cherche à corriger les effets d’une centralisation économique extrêmement forte ; une Corée où la politique locale tente de répondre à la crise de confiance des jeunes envers les trajectoires classiques ; une Corée où l’on comprend de plus en plus que la compétitivité industrielle ne dépend pas seulement de grands groupes mondiaux, mais aussi de la capacité des territoires à former, accueillir et retenir des compétences.

Le cas de Gangwon est également révélateur d’une évolution plus globale de l’action publique asiatique, souvent plus pragmatique que doctrinale. On part d’un constat concret — les jeunes s’en vont, les entreprises peinent à recruter localement, les universités ne suffisent pas à structurer un écosystème — puis on tente de bâtir des dispositifs qui relient les maillons. Cette logique d’ingénierie territoriale n’est pas sans rappeler certaines politiques européennes de cohésion, mais avec la rapidité d’exécution et la culture du pilotage caractéristiques de l’administration coréenne.

Reste que les slogans ne font pas les résultats. Toute l’histoire des politiques publiques, en Corée comme ailleurs, montre qu’entre le lancement d’une marque institutionnelle et son impact réel, l’écart peut être important. Le véritable test ne sera pas la cérémonie de lancement ni la clarté du schéma organisationnel. Il sera dans la perception des étudiants eux-mêmes : se sentent-ils mieux accompagnés ? voient-ils des perspectives plus nettes ? considèrent-ils Gangwon comme un lieu où il est possible de construire une vie adulte complète ?

Ce que l’Europe et l’Afrique francophone peuvent retenir de cette expérience

À première vue, l’histoire pourrait sembler lointaine : une province coréenne, un programme technique, des acronymes administratifs. Pourtant, le fond du sujet parle directement aux sociétés francophones. Dans de nombreuses régions françaises, le lien entre universités, tissu productif et installation des jeunes reste inachevé. Dans plusieurs pays d’Afrique francophone, la question se pose avec encore plus d’acuité : comment arrimer la formation supérieure aux besoins locaux sans réduire l’ambition des étudiants ? comment éviter la concentration systématique des opportunités dans les capitales ? comment faire de la jeunesse non un enjeu abstrait, mais un moteur visible de développement territorial ?

Gangwon Anchor n’apporte évidemment pas une recette universelle. Les contextes institutionnels, économiques et démographiques diffèrent. Mais il met sur la table une idée forte, qui mérite d’être discutée sous toutes les latitudes : la politique de jeunesse ne peut plus être segmentée. Former d’un côté, employer de l’autre, loger ailleurs, aménager encore ailleurs, c’est prendre le risque de chaînes brisées. Les parcours des jeunes sont continus ; les politiques qui les concernent devraient l’être aussi.

En cela, le choix de Gangwon de passer d’une logique « université-centrique » à une logique « étudiant-centrique » est plus qu’un ajustement lexical. C’est une manière de redéfinir la responsabilité publique. Le succès ne se mesure plus seulement au nombre de programmes financés, mais à la qualité des transitions vécues par les personnes. Pour des sociétés confrontées à la défiance vis-à-vis des promesses institutionnelles, ce déplacement du regard est loin d’être anodin.

Encore faudra-t-il que les moyens suivent les ambitions. Si les entreprises se contentent d’énoncer des besoins sans proposer de conditions attractives, si les universités ajustent superficiellement leurs cursus, si l’aide à l’installation reste symbolique, le programme risque de rejoindre la longue liste des réformes bien baptisées mais peu transformatrices. En revanche, si la coordination fonctionne et si les jeunes constatent une amélioration tangible de leurs perspectives, Gangwon pourrait devenir un cas d’école de revitalisation territoriale par la jeunesse.

Dans un monde où la compétition se joue aussi entre territoires capables d’accueillir durablement des compétences, ce type d’expérience sera observé de près. Car la bataille pour les talents ne se gagne pas seulement dans les campus d’élite ou les tours des métropoles mondiales. Elle se joue aussi dans ces régions qui, comme Gangwon, tentent de prouver qu’un avenir désirable peut se construire ailleurs que dans le centre. Pour la Corée du Sud, l’enjeu est national. Pour le reste du monde, il a valeur de miroir.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea

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