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En Corée du Sud, les seniors deviennent acteurs du numérique : un programme public transforme l’âge en compétence médiatique

En Corée du Sud, les seniors deviennent acteurs du numérique : un programme public transforme l’âge en compétence médiat

Une récompense qui dit bien plus qu’un succès administratif

En Corée du Sud, les prix remis par les ministères passent souvent inaperçus à l’étranger. Pourtant, certaines distinctions racontent, à elles seules, un basculement de société. C’est le cas de la récompense attribuée fin juillet à un programme porté par la Fondation coréenne des médias pour les citoyens, salué par le ministère de la Santé et des Affaires sociales comme le meilleur modèle de nouveau métier adapté aux personnes âgées. Derrière l’intitulé institutionnel se cache une idée forte : considérer les seniors non plus comme de simples bénéficiaires de formations au numérique, mais comme des producteurs d’information, des passeurs de savoirs et des médiateurs de proximité.

Le dispositif a été récompensé lors d’une cérémonie organisée par l’Institut coréen pour le développement de l’emploi des seniors. Son ampleur donne déjà une indication sur sa portée : 309 emplois ont été créés cette année dans 12 centres régionaux, soit une progression spectaculaire, 17 fois supérieure à celle des débuts du projet. Dans un pays souvent présenté, en Europe, comme l’un des laboratoires mondiaux de la modernité technologique, la nouvelle peut surprendre. Elle rappelle surtout une réalité moins commentée : l’accélération numérique ne profite pas à tous de la même manière, et la question du vieillissement y est aussi stratégique qu’en France, en Belgique, en Suisse ou dans de nombreux pays d’Afrique francophone.

Ce qui distingue ce programme coréen, c’est sa capacité à faire d’un sujet souvent traité sous l’angle du manque — fracture numérique, isolement, vulnérabilité face aux arnaques — une politique fondée sur la valeur des parcours de vie. Les participants ne se contentent pas d’apprendre à se servir d’un smartphone ou d’assister à des ateliers. Ils réalisent des contenus sur les informations publiques locales, sur la sécurité du quotidien, sur le patrimoine culturel, et interviennent aussi dans des centres sociaux ou administratifs pour accompagner d’autres habitants dans leurs usages numériques. La logique est double : créer de l’emploi utile, et renforcer la circulation de l’information à l’échelle locale.

Pour un lectorat francophone, cette approche évoque à la fois les débats sur l’« inclusion numérique » et ceux sur le vieillissement actif. Mais la Corée du Sud y ajoute une dimension très caractéristique de son modèle public : l’articulation serrée entre politique sociale, maillage territorial et culture médiatique. Là où, en Europe, l’on distingue souvent l’action sociale, l’éducation aux médias et la médiation numérique, Séoul tente ici de les rassembler dans un même métier. C’est précisément cette hybridation qui explique la portée de la distinction obtenue.

Des seniors formés pour informer, transmettre et protéger

Le cœur du programme repose sur une idée simple, mais politiquement ambitieuse : l’expérience accumulée par les aînés peut être convertie en compétence médiatique. En pratique, les seniors impliqués participent à la production de contenus liés à la vie locale. Ils réalisent ou contribuent à diffuser des informations publiques utiles, des nouvelles de sécurité, des contenus de sensibilisation et des formats de valorisation du patrimoine culturel de leur région. Dans un village, cela peut signifier rendre plus compréhensibles des informations administratives. Dans une ville moyenne, il peut s’agir de produire des messages de prévention ou de mettre en avant un site historique, un musée local ou une tradition communautaire.

Cette orientation mérite d’être expliquée, car le terme de « média » en Corée du Sud est souvent entendu dans un sens plus large qu’en France. Il ne renvoie pas seulement aux grands groupes de presse, à la télévision ou aux plateformes. Dans ce type de programme public, il englobe aussi la capacité à produire des messages accessibles, à filmer, monter, enregistrer, publier, expliquer et faire circuler l’information dans des formats adaptés à la population locale. Autrement dit, on ne forme pas seulement des citoyens à consommer l’information ; on les prépare à la fabriquer et à la transmettre.

Autre aspect notable : ces seniors interviennent également comme accompagnateurs. Dans des centres sociaux, des structures de quartier ou des guichets administratifs, ils aident d’autres habitants à se familiariser avec l’usage du smartphone, à mieux comprendre certaines applications du quotidien, ou à repérer les tentatives de fraude, notamment les arnaques téléphoniques. En Corée, comme ailleurs, le « voice phishing », c’est-à-dire l’escroquerie par appel ou message frauduleux, est devenu un sujet majeur. Le pays, ultra-connecté, est aussi exposé à des formes sophistiquées de tromperie numérique. Le fait d’intégrer cette mission de prévention dans un programme d’emploi senior montre que la compétence attendue n’est pas seulement technique : elle est aussi sociale, pédagogique et civique.

Vu depuis la France ou plusieurs pays d’Afrique francophone, où la médiation numérique passe souvent par des associations, des maisons de quartier, des bibliothèques ou des structures d’insertion, la démarche coréenne a quelque chose de familier et d’inédit à la fois. Familier, parce qu’elle repose sur la proximité et sur la transmission. Inédit, parce qu’elle institutionnalise cette fonction jusqu’à en faire un métier reconnu à l’échelle nationale, adossé à un réseau de centres publics spécialisés dans l’éducation aux médias.

309 emplois, mais surtout une nouvelle définition de l’utilité sociale

Le chiffre de 309 emplois peut sembler modeste à l’échelle d’un pays de plus de 50 millions d’habitants. Mais il faut le lire comme un indicateur de mutation, non comme une fin en soi. D’abord parce que la progression — multipliée par 17 depuis le lancement du programme — atteste d’un changement d’échelle rapide. Ensuite parce que ces postes ne relèvent pas d’une logique occupationnelle classique. Dans de nombreuses politiques publiques destinées aux seniors, y compris en Europe, l’emploi des plus âgés est parfois cantonné à des fonctions d’appoint, à des missions peu qualifiées ou à des tâches considérées comme périphériques. Ici, la logique est différente : il s’agit de métiers de service, de contenu et de médiation, c’est-à-dire de fonctions situées au cœur du lien social contemporain.

Cette différence est essentielle. Dans un monde saturé d’écrans, savoir transmettre la bonne information au bon moment devient une fonction structurante. Expliquer une démarche administrative, alerter sur un risque local, documenter un patrimoine, rassurer un habitant devant une interface numérique incomprise : tout cela participe aujourd’hui d’une forme de service public informel, mais déterminant. En Corée du Sud, ce programme reconnaît précisément cette réalité. Il ne traite pas les personnes âgées comme une catégorie à assister, mais comme une ressource capable de consolider ce que l’on pourrait appeler la « sécurité informationnelle » des territoires.

Le succès du modèle tient aussi à sa dimension circulaire. Les seniors reçoivent une formation, puis deviennent à leur tour relais de connaissances. Cette transmission en chaîne donne au dispositif un potentiel d’extension supérieur à celui d’une politique fondée uniquement sur l’aide descendante. Elle permet également d’éviter un écueil fréquent des stratégies numériques publiques : croire qu’un simple accès technique suffit. Or posséder un smartphone n’implique pas de savoir distinguer une information fiable d’un message trompeur, ni de comprendre les usages administratifs ou financiers qui y sont associés.

Dans les sociétés francophones, ce constat est loin d’être anecdotique. En France, l’illectronisme reste un sujet documenté, notamment chez les populations âgées ou précaires. En Afrique francophone, la diffusion massive du mobile a parfois précédé les cadres d’accompagnement, ce qui crée des écarts importants d’usage, selon les territoires, les niveaux d’éducation ou les générations. À cet égard, l’expérience coréenne intéresse parce qu’elle ne sépare pas l’accès, l’éducation, la vigilance et l’emploi. Elle propose un continuum où la maîtrise numérique devient une ressource économique et civique.

Une réponse coréenne à la fracture numérique entre générations

La Corée du Sud est souvent perçue à travers ses symboles les plus visibles : K-pop, séries à succès, plateformes, innovation, semi-conducteurs, réseaux très haut débit. Mais cette image de vitrine technologique masque parfois des tensions bien réelles entre générations. Comme dans d’autres pays industrialisés, le vieillissement démographique y pose des questions de revenu, de participation sociale, d’isolement et d’adaptation aux transformations rapides du quotidien. Les démarches bancaires, administratives, sanitaires ou commerciales passent de plus en plus par des interfaces numériques. Ceux qui ne les maîtrisent pas risquent d’être marginalisés, même au sein d’un pays très connecté.

Le programme récompensé répond à cette fracture par une approche singulière : faire des seniors non seulement la cible des politiques d’adaptation, mais l’un des moteurs de la solution. C’est un renversement de regard. Au lieu de considérer l’âge comme un frein naturel à l’innovation, il le requalifie comme un capital de compréhension du territoire, des usages sociaux et des besoins des habitants. Cette lecture est loin d’être neutre. Elle suppose de reconnaître que la compétence numérique ne se résume pas à la vitesse d’exécution ou à l’aisance avec les interfaces, mais qu’elle inclut la faculté d’expliquer, de contextualiser, de rassurer et de tisser une relation de confiance.

Ce point est particulièrement important dans les missions liées aux informations de sécurité et à la prévention des fraudes. Dans de nombreux contextes, un conseil donné par une personne perçue comme proche, fiable et ancrée dans la communauté peut avoir davantage d’impact qu’un message standardisé émis par une institution ou une application. La crédibilité sociale des seniors, lorsqu’elle est reconnue et outillée, devient alors un levier concret de politique publique. En cela, la Corée du Sud rejoint une intuition que l’on retrouve aussi dans certaines expériences européennes : la médiation fonctionne mieux quand elle passe par des figures connues du quotidien, et non uniquement par des dispositifs abstraits.

Il faut également souligner l’importance du maillage régional. Les 12 centres mobilisés ne se contentent pas d’appliquer un schéma uniforme. Ils adaptent les activités aux réalités locales : informations de quartier, enjeux de sécurité spécifiques, valorisation du patrimoine propre à chaque zone. Cette territorialisation donne au programme sa crédibilité. Elle évite l’un des risques habituels des politiques publiques numériques : imposer partout les mêmes contenus, sans tenir compte des besoins concrets des habitants.

Patrimoine, information locale, prévention : la culture au sens large

Un autre aspect mérite l’attention des lecteurs intéressés par la culture coréenne au-delà de la seule Hallyu. Le programme ne se limite pas à un accompagnement technique ; il comprend aussi la production de contenus sur le patrimoine culturel local. Ce détail est révélateur. En Corée du Sud, la culture n’est pas seulement pensée comme un secteur de prestige international, porté par les idoles de la K-pop, les films primés à Cannes ou les séries diffusées sur les plateformes mondiales. Elle reste aussi un outil d’ancrage territorial, de mémoire collective et de cohésion sociale.

Voir des seniors contribuer à la mise en récit d’un site historique, d’une tradition, d’un lieu de vie ou d’un événement local, c’est reconnaître leur rôle dans la conservation des mémoires ordinaires. On pourrait faire ici un parallèle avec le travail effectué, en France, autour du patrimoine immatériel, des archives locales, des radios associatives ou des initiatives de valorisation des territoires ruraux. La différence, en Corée, est que cette fonction patrimoniale est directement articulée à un programme d’emploi et de médiation numérique. Là encore, l’intérêt du modèle tient à sa capacité à relier des univers que les administrations ont tendance à traiter séparément.

Cette articulation entre culture, utilité sociale et technologie parle aussi à l’Afrique francophone, où de nombreuses initiatives citoyennes utilisent déjà le numérique pour documenter des langues, des pratiques, des récits locaux ou des patrimoines en danger de disparition. Le cas coréen montre qu’un État peut choisir d’intégrer cette logique au cœur d’une politique publique de l’emploi. Autrement dit, la production de contenus culturels n’y est pas perçue comme un supplément d’âme, mais comme un travail utile, capable de renforcer la circulation de l’information et l’appropriation du territoire par ses habitants.

Dans un moment où beaucoup de sociétés s’interrogent sur la qualité de l’information locale, fragilisée par la concentration des médias, la baisse des ressources ou la domination des grandes plateformes, ce type d’initiative pose une question stimulante : et si la revitalisation du lien informationnel passait aussi par de nouveaux métiers de proximité, portés par des générations que l’on croyait tenues à l’écart de la révolution numérique ?

Ce que l’Europe et l’espace francophone peuvent retenir de Séoul

Il serait excessif de présenter ce programme coréen comme un modèle clé en main, transposable sans adaptation. Les structures administratives, les politiques de l’emploi, les pratiques médiatiques et les rythmes de numérisation diffèrent profondément entre la Corée du Sud, la France et les pays d’Afrique francophone. Mais l’expérience sud-coréenne a le mérite de formuler clairement une question que beaucoup de gouvernements contournent encore : à quoi peut servir, concrètement, l’expérience des seniors dans une société dominée par la donnée, l’écran et la circulation rapide de l’information ?

La réponse apportée ici est pragmatique. Elle ne cherche pas à opposer les générations, ni à faire des seniors des symboles de résistance au changement. Elle parie au contraire sur leur capacité d’adaptation, à condition que cette adaptation soit conçue comme une montée en rôle et non comme une simple mise à niveau. C’est sans doute l’une des leçons les plus fécondes de ce programme : on inclut mieux quand on confie une responsabilité sociale réelle.

Pour les décideurs francophones, plusieurs pistes émergent. D’abord, penser la médiation numérique comme un travail qualifié, et non comme une mission marginale. Ensuite, articuler davantage l’information locale, la prévention des fraudes et l’accompagnement administratif. Enfin, faire du patrimoine culturel et de la mémoire territoriale des leviers de participation, plutôt que des domaines isolés des politiques sociales. Dans des régions où les services publics se dématérialisent rapidement, où les populations vieillissent, et où la défiance informationnelle progresse, ces axes résonnent fortement.

Le succès coréen repose aussi sur un point souvent négligé dans les débats publics : la dignité de la fonction proposée. Créer un emploi, ce n’est pas seulement verser une rémunération ; c’est reconnaître une utilité. En offrant aux seniors un rôle de producteurs de contenu, de conseillers et de passeurs, la Corée du Sud esquisse une politique de l’âge moins défensive, plus contributive. Ce n’est pas un détail sémantique. C’est peut-être, au fond, ce qui explique la portée symbolique du prix obtenu.

Au-delà du prix, un signal politique sur la place des aînés

La déclaration du président de la fondation qui porte le programme va dans ce sens : il s’agit de confirmer que les personnes âgées peuvent trouver de nouveaux rôles dans le domaine des médias en s’appuyant sur leur expérience et leur sagesse, tout en contribuant à réduire les écarts numériques dans leur communauté. La formule peut paraître attendue. Elle mérite pourtant d’être prise au sérieux. Dans un pays comme la Corée du Sud, où la compétition scolaire, la vitesse de l’innovation et le renouvellement des usages sont particulièrement intenses, affirmer publiquement que l’expérience de vie constitue encore une ressource productive a une vraie portée politique.

Le prix reçu par ce programme ne récompense donc pas seulement une bonne pratique. Il légitime une manière de concevoir l’emploi senior à distance des stéréotypes. Non, les personnes âgées ne sont pas condamnées aux activités d’appoint ou aux rôles passifs. Oui, elles peuvent participer à la fabrication de l’espace public local, dans sa version contemporaine, c’est-à-dire traversée par le numérique, les alertes de sécurité, les contenus courts et la nécessité de rendre l’information immédiatement intelligible.

Dans le monde francophone, où le débat sur le vieillissement reste souvent polarisé entre coût social et solidarité intergénérationnelle, l’exemple sud-coréen invite à ajouter une troisième dimension : la contribution structurée. Il rappelle que les politiques publiques les plus solides sont parfois celles qui savent relier plusieurs urgences en une seule architecture. Ici, l’emploi, l’éducation aux médias, la prévention des arnaques, la transmission culturelle et la cohésion territoriale ne sont pas juxtaposés. Ils sont pensés ensemble.

En définitive, ce que montre la Corée du Sud, ce n’est pas simplement qu’un programme a créé 309 postes dans 12 centres. C’est qu’un pays peut choisir de transformer une vulnérabilité présumée — l’écart générationnel face au numérique — en opportunité de service public et de participation citoyenne. Dans une époque fascinée par l’intelligence artificielle, les plateformes et l’automatisation, la leçon a quelque chose de salutaire : la technologie n’a de sens social que si elle s’accompagne d’intermédiaires humains capables d’expliquer, de transmettre et de protéger. Et il se trouve qu’en Corée, ces intermédiaires ont désormais, de plus en plus souvent, le visage de ses aînés.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea

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