La Corée du Sud veut changer de logiciel économique : Séoul place les services au cœur de sa prochaine stratégie de croi

De l’usine au service : un tournant assumé par Séoul

Longtemps, l’économie sud-coréenne s’est racontée à travers ses chantiers navals, ses lignes d’assemblage automobile, ses semi-conducteurs et ses géants de l’électronique. Pour le public francophone, la réussite coréenne a souvent le visage de Samsung, Hyundai, LG ou encore des porte-conteneurs sortis des docks d’Ulsan et de Geoje. Mais à Séoul, le discours officiel évolue. Lors d’une réunion consacrée au renforcement de la compétitivité des services, tenue le 6 juillet à l’hôtel Westin Josun de Séoul, le vice-Premier ministre et ministre de l’Économie et des Finances, Gu Yun-cheol, a plaidé pour l’adoption rapide d’une loi-cadre sur le développement de l’industrie des services.

Au-delà d’un débat technique, le message est politique : la Corée du Sud ne veut plus penser sa croissance uniquement à travers le prisme industriel classique. Elle cherche désormais à faire des services un pilier stratégique à part entière. Dit autrement, le pays qui a bâti sa puissance sur l’exportation de biens matériels veut désormais mieux valoriser ce qui relève de l’expérience, de la donnée, de l’ingénierie immatérielle, des plateformes, de la finance, du tourisme, de la santé, de l’éducation, de la culture ou encore des contenus numériques.

Pour des lecteurs de France, de Belgique, de Suisse, du Québec ou d’Afrique francophone, ce débat résonne avec des questions bien connues : comment créer de la valeur au-delà de la production industrielle ? Comment moderniser l’économie sans opposer usines et innovation numérique ? Comment faire émerger des champions dans les services à forte valeur ajoutée, alors que la concurrence mondiale se joue aussi sur la qualité de l’expérience client, la logistique, les logiciels, la marque et les usages ? En ce sens, la réflexion coréenne n’a rien d’exotique. Elle rejoint des préoccupations présentes à Paris, Bruxelles, Casablanca, Abidjan, Dakar ou Kigali.

La nouveauté tient à l’insistance du gouvernement sud-coréen sur l’urgence. Gu Yun-cheol a déclaré qu’il fallait “recomposer la donne” pour le développement des services. Cette formule, dans le langage politique coréen, n’est pas anodine. Elle signifie que les instruments existants ne suffisent plus et qu’un simple ajustement réglementaire ne permettra pas d’obtenir le saut de productivité recherché. Séoul veut changer d’échelle, et surtout changer de méthode.

Pourquoi cette loi-cadre est devenue un enjeu central

La loi évoquée par le ministre, présentée comme une “loi fondamentale” pour le développement de l’industrie des services, doit fournir une base juridique plus cohérente à une politique aujourd’hui morcelée. En Corée du Sud, comme dans de nombreux pays, les services se trouvent à l’intersection de multiples administrations : économie, industrie, numérique, finance, éducation, tourisme, santé, commerce ou culture. Résultat : les règles sont souvent sectorisées, les dispositifs d’aide dispersés, et les arbitrages ralentis par des logiques de silos ministériels.

Le gouvernement veut donc mettre en place ce que les responsables coréens appellent une “gouvernance intégrée”. Pour un lectorat francophone, l’expression peut sembler technocratique. En pratique, il s’agit de faire tomber les cloisons entre administrations et entre branches d’activité, afin de piloter les services non plus comme une somme de professions isolées, mais comme un ensemble stratégique. Cette approche rappelle, à sa manière, certains débats européens sur la simplification réglementaire, la coordination interministérielle ou les stratégies de filière appliquées aux secteurs numériques et créatifs.

En Corée du Sud, le besoin est d’autant plus fort que l’économie a longtemps privilégié les politiques orientées vers l’industrie manufacturière. Ce choix a produit des résultats spectaculaires. Mais il a aussi pu laisser en retrait certains segments de services, parfois jugés moins productifs, moins exportables ou moins structurants. Or cette hiérarchie est de plus en plus contestée. Les services ne sont plus seulement un accompagnement de l’industrie ; ils en deviennent une extension naturelle. Un smartphone, une voiture connectée ou une plateforme de commerce électronique ne valent plus seulement par l’objet vendu, mais par l’écosystème de services qui l’entoure.

La Corée du Sud semble ainsi prendre acte d’une réalité largement observable dans les économies avancées : la frontière entre industrie et services devient poreuse. Une entreprise industrielle gagne désormais autant, parfois davantage, par la maintenance, les logiciels, les abonnements, la gestion des données, la relation client ou l’expérience utilisateur que par la vente du produit lui-même. C’est cette mutation que Séoul cherche à encadrer et à accélérer.

Recherche, fiscalité, finance : les trois leviers choisis par le gouvernement

Le discours de Gu Yun-cheol a mis en avant trois outils : le soutien à la recherche et développement, les incitations fiscales et l’appui financier. Ce triptyque est révélateur. Il montre que les autorités coréennes veulent traiter les services comme un secteur d’innovation à part entière, et non comme un simple réservoir d’emplois tertiaires.

Le premier levier, la recherche et développement, est particulièrement significatif. Dans l’imaginaire économique classique, la R&D renvoie d’abord au laboratoire, à l’usine, au brevet industriel. Or dans les services, l’innovation prend d’autres formes : algorithmes, exploitation de la donnée, intelligence artificielle, conception d’interfaces, automatisation de processus, personnalisation de l’offre, logistique intelligente, sécurité des paiements ou optimisation de l’expérience client. En décidant de mettre la R&D au centre, Séoul envoie un signal clair : l’innovation dans les services mérite les mêmes égards stratégiques que celle dans les semi-conducteurs ou l’automobile.

Le deuxième levier, la fiscalité, répond à une logique bien connue des gouvernements cherchant à faire émerger de nouveaux acteurs. Allégements ciblés, crédits d’impôt, amortissements favorables, soutien à l’investissement immatériel : sans que le détail des mesures ait encore été rendu public, l’intention est de réduire le coût du passage à l’échelle pour les entreprises de services. Dans des secteurs où la rentabilité peut être différée et où les modèles économiques reposent souvent sur la croissance des usages avant les bénéfices immédiats, la question fiscale est loin d’être secondaire.

Le troisième levier, le financement, touche à un point sensible de l’économie coréenne. Beaucoup d’entreprises de services, surtout dans la tech, les plateformes, les contenus ou les services spécialisés, ne disposent pas des mêmes garanties qu’un groupe industriel traditionnel. Elles ont besoin de capitaux patients, de prêts adaptés, de fonds de croissance, voire de mécanismes publics facilitant l’accès au crédit. Là encore, la Corée du Sud cherche visiblement à corriger un biais structurel : dans une économie façonnée par de grands conglomérats manufacturiers, les acteurs des services peuvent avoir plus de mal à faire reconnaître leur potentiel.

Pour les économies francophones, ce diagnostic n’est pas sans écho. En France comme dans plusieurs pays africains, nombre d’entrepreneurs répètent que l’innovation ne se réduit pas aux machines ni aux infrastructures lourdes. Elle passe aussi par les usages, les plateformes, les services financiers numériques, les industries culturelles, l’edtech, la healthtech, la logistique du dernier kilomètre ou les services à destination des PME. Sur ce terrain, la Corée du Sud tente aujourd’hui de formaliser ce que d’autres pays cherchent eux aussi à mieux faire : donner à l’immatériel un statut de priorité économique.

Le patronat coréen pousse l’idée d’une “nouvelle industrie coréenne”

La prise de parole du monde économique coréen va dans le même sens. Lors de la réunion, le président de la Fédération des entreprises coréennes, Ryu Jin, a affirmé que les services devaient devenir, avec l’industrie manufacturière, un axe central de la stratégie nationale de croissance. Il a parlé d’un enjeu clé pour ouvrir l’ère d’une “nouvelle K-Industry”.

Le terme mérite qu’on s’y arrête. Depuis plusieurs années, la lettre “K” est devenue un marqueur de puissance culturelle et commerciale : K-pop, K-drama, K-beauty, K-food, K-tech. Ce préfixe fonctionne comme une signature nationale exportable, compréhensible à l’échelle mondiale, et associée à une idée de modernité coréenne. Lorsque le patronat parle de “nouvelle K-Industry”, il cherche à étendre cette logique de marque à l’économie des services : non plus seulement vendre des produits coréens, mais exporter des modèles coréens de service, d’expérience, de technologie intégrée et de gestion.

Cette ambition est cohérente avec ce que l’on observe déjà. La Hallyu, souvent réduite en Europe à BTS, à “Parasite” ou à “Squid Game”, n’est pas qu’un phénomène culturel. C’est aussi une machine économique où contenus, plateformes, tourisme, cosmétique, mode, gastronomie, commerce électronique et marketing d’influence s’alimentent mutuellement. Quand un drama met en scène un quartier, un café, une marque de soin ou une destination touristique, il active une chaîne de valeur qui relève pleinement de l’économie des services. La culture devient alors un point d’entrée vers des activités bien plus larges.

Pour les lecteurs francophones, la comparaison la plus parlante serait peut-être celle de l’exception culturelle française, mais dans une version beaucoup plus intégrée au marketing mondial et aux technologies numériques. Là où la France a souvent défendu la création par des politiques de soutien public et des mécanismes de protection, la Corée du Sud a misé sur une combinaison de politique industrielle, d’exportation culturelle et d’agilité technologique. Le pas supplémentaire, aujourd’hui, consiste à consolider le cadre légal et financier permettant à cette logique de se diffuser à d’autres segments de services.

Ce que signifie vraiment la “rationalisation” des réglementations

Autre point central du discours gouvernemental : la nécessité d’une “rationalisation audacieuse” des réglementations. L’expression peut inquiéter si elle est comprise comme un appel général à la dérégulation. Mais dans le contexte coréen, il s’agit plutôt d’adapter des règles parfois conçues pour une économie plus compartimentée, où chaque secteur vivait dans son propre cadre administratif.

Les services sont, par nature, transversaux. Une plateforme peut mêler paiement, commerce, logistique, publicité et analyse de données. Un acteur du tourisme peut dépendre à la fois du transport, du numérique, de la culture et de l’hôtellerie. Une entreprise de santé connectée se situe au croisement de la médecine, de l’assurance, des logiciels et de la protection des données. Dans un tel paysage, des réglementations pensées séparément peuvent devenir des freins à l’innovation.

La Corée du Sud veut donc “ouvrir les verrous” entre industries, selon l’expression employée par le ministre. Là encore, la formule est forte. Elle signifie que l’enjeu n’est pas seulement d’aider les entreprises de services existantes, mais de permettre des hybridations nouvelles entre secteurs. Concrètement, cela peut concerner l’usage de la donnée, la coopération entre entreprises technologiques et groupes industriels, l’accès des start-up à certains marchés, ou encore la mise au point d’offres combinant fabrication, logiciel, maintenance, abonnement et service après-vente.

Pour les observateurs européens et africains, ce débat rappelle une tension bien connue : comment simplifier sans fragiliser les protections nécessaires ? Car les services touchent souvent à des questions sensibles — données personnelles, droit du travail, concurrence, fiscalité, accès au soin, qualité de l’éducation, droits des consommateurs. La réussite de la réforme coréenne dépendra donc d’un équilibre subtil : desserrer les blocages sans transformer l’innovation en zone grise réglementaire. À ce stade, les autorités ont surtout fixé une direction ; les arbitrages concrets, eux, seront décisifs.

Une évolution majeure dans le récit économique coréen

Ce qui se joue à Séoul dépasse largement une loi. Il s’agit d’une inflexion du récit national sur la croissance. Pendant des décennies, la Corée du Sud a été présentée comme le modèle d’un rattrapage spectaculaire par l’industrie, l’exportation et l’investissement productif. Ce récit reste vrai. Mais il ne suffit plus à décrire les nouvelles sources de compétitivité.

Dans une économie mondialisée, le produit seul ne fait plus la différence. Ce qui compte, c’est l’écosystème : le design, les logiciels, la maintenance, la distribution, la personnalisation, l’usage mobile, la fluidité de paiement, le service client, l’image de marque, le contenu associé. Autrement dit, la valeur se déplace vers les interfaces entre industrie, technologie et services. En l’assumant publiquement, le gouvernement coréen reconnaît que la prochaine étape de son développement ne viendra pas uniquement d’une usine plus performante, mais d’un modèle plus complet.

Ce tournant intervient aussi dans un contexte international plus incertain. La concurrence technologique s’intensifie, les chaînes de valeur sont plus vulnérables, les tensions commerciales persistent, et les marges de croissance des grandes industries exportatrices ne sont plus illimitées. Pour une puissance commerciale comme la Corée du Sud, élargir la base de création de valeur devient presque une nécessité stratégique. Les services, surtout quand ils s’appuient sur le numérique et la marque coréenne, offrent des relais de croissance moins dépendants des seuls volumes industriels.

Cette stratégie intéresse également l’Afrique francophone, où de nombreux pays cherchent à éviter le piège d’une industrialisation trop étroite ou trop lente. L’expérience coréenne montre qu’un pays peut combiner puissance manufacturière, montée en gamme technologique et écosystèmes de services. Bien sûr, les structures économiques diffèrent profondément. Mais la logique d’ensemble — articuler innovation, cadre juridique, financement et ouverture sectorielle — parle à des gouvernements qui cherchent eux aussi à développer des services formels, exportables et intensifs en compétences.

Entre promesse politique et réalité de mise en œuvre

Il faut toutefois rester prudent. À ce stade, la réunion de Séoul a surtout produit un signal politique fort. Ni le calendrier précis d’adoption de la loi, ni les contours définitifs des dispositifs, ni l’ampleur budgétaire des soutiens n’ont été détaillés dans les éléments rendus publics. Comme souvent en matière économique, l’intention peut être ambitieuse sans que les résultats suivent automatiquement.

Le défi sera d’abord institutionnel. Mettre en place une gouvernance intégrée est plus facile à annoncer qu’à faire vivre. Chaque ministère, chaque régulateur, chaque secteur défend ses prérogatives et ses équilibres. Ensuite vient le défi de la sélectivité : quels services faut-il soutenir en priorité ? Tous ne présentent pas le même potentiel en matière de productivité, d’exportation ou d’innovation. Enfin, il y a le défi social. Les services recouvrent des réalités très différentes, depuis des activités hautement qualifiées jusqu’à des emplois plus précaires. Une stratégie nationale ne peut ignorer cette hétérogénéité.

La Corée du Sud devra aussi démontrer que sa politique ne se limite pas à reproduire, dans les services, les réflexes qui ont longtemps dominé son industrie : concentration, logique de grands groupes, hiérarchies rigides. Le véritable enjeu est peut-être là. Pour faire émerger une économie de services inventive, il faut aussi laisser de la place à des entreprises plus petites, à des acteurs créatifs, à des modèles hybrides, à des expérimentations rapides. En un mot, à une culture économique parfois plus souple que celle de la grande usine exportatrice.

Reste que le signal envoyé cette semaine est clair. Le gouvernement et le patronat coréens convergent sur un point essentiel : la prochaine phase de la puissance économique sud-coréenne ne se jouera pas seulement dans les ports, les usines ou les fabs de semi-conducteurs, mais dans la capacité du pays à transformer ses compétences technologiques, culturelles et organisationnelles en services de nouvelle génération. Pour qui observe la Corée au-delà de la K-pop et des séries à succès, c’est peut-être l’une des annonces les plus structurantes du moment.

À Séoul, le mot d’ordre n’est plus seulement produire plus, mais produire autrement — et surtout capter davantage de valeur dans tout ce qui entoure le produit. Pour une économie qui a déjà conquis le monde par ses biens industriels, le vrai pari consiste désormais à faire de l’immatériel un moteur aussi puissant que l’acier, la puce ou l’automobile. Si cette réforme aboutit, elle pourrait redéfinir bien plus qu’une politique sectorielle : elle pourrait marquer l’entrée de la Corée du Sud dans une nouvelle phase de son capitalisme, où la “K-economy” ne se contenterait plus d’exporter des objets et des contenus, mais des systèmes complets d’usage, d’expérience et de service.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea