À Busan, l’adieu en six films à Ahn Sung-ki dit aussi quelque chose de l’avenir du cinéma coréen vu depuis l’espace fran

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À Busan, une rétrospective pensée par l’acteur lui-même

Le Festival international du film de Busan, rendez-vous majeur du cinéma asiatique, consacrera cette année un programme spécial à Ahn Sung-ki, figure cardinale du grand écran coréen disparue en janvier selon les informations communiquées par les organisateurs. L’hommage, intitulé « Beautiful Days, Ahn Sung-ki », n’a rien d’une rétrospective ordinaire montée après coup par des programmateurs désireux de dresser une liste de « meilleurs films ». Sa singularité tient à un fait rare et, pour tout dire, très émouvant dans l’histoire des hommages cinématographiques : les six œuvres projetées ont été recommandées par l’acteur lui-même lorsqu’il avait été sollicité de son vivant pour imaginer un programme spécial.

Cette précision change profondément le sens de l’événement. Dans les festivals, les rétrospectives obéissent souvent à une logique patrimoniale : on exhume des classiques, on hiérarchise une filmographie, on fabrique un récit critique. Ici, la proposition est différente. Elle ressemble davantage à une dernière conversation entre un acteur et son public, une manière pour Ahn Sung-ki de dire : voilà les films par lesquels j’aimerais être revu, voilà les visages de moi-même que je souhaite remettre en circulation. Ce n’est pas seulement la carrière d’une star qui revient à l’écran, mais un geste de transmission soigneusement composé par l’intéressé.

Les six titres retenus couvrent une période allant de 1980 à 1996 : Un vent favorable de Lee Jang-ho, Whale Hunting de Bae Chang-ho, Chilsu and Mansu de Park Kwang-su, Gagman de Lee Myung-se, White Badge de Chung Ji-young et Festival d’Im Kwon-taek. À eux seuls, ces noms disent beaucoup. Ils dessinent moins l’image figée d’un acteur enfermé dans son statut d’icône que le parcours d’un interprète traversant des univers de mise en scène très différents. Le programme n’est pas centré sur un seul âge d’or ni sur une seule collaboration prestigieuse : il déploie seize années de travail, d’une décennie à l’autre, d’un réalisateur à l’autre, d’une forme de cinéma à l’autre.

Le choix de Busan est aussi symbolique. Ce festival n’est pas simplement une vitrine glamour comparable, dans l’imaginaire européen, à un mélange de Cannes pour la visibilité et de Locarno ou Rotterdam pour la curiosité cinéphile. Il est devenu au fil des années un lieu où le cinéma coréen se pense lui-même, dialogue avec l’Asie, se présente au monde et recompose sa mémoire. Qu’un hommage à Ahn Sung-ki y prenne la forme d’un programme d’archives, construit en partenariat avec la Cinémathèque coréenne, souligne à quel point la Corée du Sud ne se contente plus d’exporter des nouveautés : elle organise désormais son patrimoine comme un langage international.

Pourquoi ce choix de six films compte davantage qu’un simple palmarès

Le détail le plus parlant de cette sélection est peut-être ce qu’elle refuse. Elle refuse la logique de l’album souvenir. Elle refuse aussi l’illusion selon laquelle il existerait un film unique résumant Ahn Sung-ki. Pour les spectateurs européens ou africains francophones, moins familiers que le public coréen avec l’ensemble de sa filmographie, le risque serait grand de réduire l’acteur à une figure de prestige abstraite : « monstre sacré » du cinéma coréen, formule commode mais vite creuse. Or le programme de Busan invite justement à sortir de cette simplification.

En étalant la sélection sur seize ans, les organisateurs montrent qu’Ahn Sung-ki ne fut pas seulement l’incarnation d’une époque, mais un acteur de continuité dans un cinéma coréen en transformation. Le passage des années 1980 au milieu des années 1990 correspond à une phase cruciale de l’histoire culturelle sud-coréenne, entre recompositions sociales, durcissements puis assouplissements politiques, et modernisation rapide de l’industrie culturelle. Voir un même acteur circuler à travers des cinéastes aussi différents revient à observer, presque en coupe, la manière dont le cinéma coréen a fabriqué ses récits, ses tensions et ses figures publiques.

Le titre même du programme, que l’on peut rendre en français par « Les belles années », mérite attention. Il ne s’agit pas seulement d’une formule nostalgique. Dans ce contexte, l’expression fonctionne comme une clé de lecture : elle ne sacralise pas une image immobile de l’acteur, elle crée un parcours à travers plusieurs moments du cinéma national. Ce qui est proposé au public, ce n’est pas un mausolée, mais une traversée. En termes de politique culturelle, c’est une nuance importante. Les cinématographies qui comptent durablement sur la scène mondiale sont souvent celles qui savent raconter leur propre histoire sans la momifier.

Il faut ici rappeler un élément déterminant pour des lecteurs francophones : en Corée du Sud, la mémoire du cinéma se construit de plus en plus à l’articulation de deux espaces complémentaires, le festival et l’archive. Le premier rend les œuvres à nouveau visibles dans un présent partagé ; la seconde garantit leur conservation, leur contextualisation et leur circulation future. Cette coopération entre le Festival de Busan et la Cinémathèque coréenne indique un niveau de maturité institutionnelle qui intéresse bien au-delà de la péninsule. Pour la France, qui possède une longue tradition cinéphile et patrimoniale, cela résonne évidemment avec le rôle de la Cinémathèque française ou des festivals dans la canonisation des œuvres. Pour nombre de pays d’Afrique francophone, où les questions d’archives, de restauration et de diffusion demeurent cruciales faute de moyens ou de structures pérennes, l’exemple coréen apparaît aussi comme un modèle de politique culturelle cohérente.

Des projections, mais aussi la mémoire vivante des réalisateurs

Le programme ne s’arrête pas aux projections. Busan a prévu des rencontres avec le public en présence de plusieurs cinéastes ayant travaillé avec Ahn Sung-ki : Lee Jang-ho, Bae Chang-ho, Park Kwang-su, Lee Myung-se et Chung Ji-young doivent venir partager leurs souvenirs. Là encore, l’enjeu dépasse l’hommage convenu. Dans l’économie d’un festival, ces conversations ont une fonction précise : elles déplacent le regard du film achevé vers le processus de création, de l’image fixée vers la mémoire du travail collectif.

Cette dimension est capitale pour comprendre ce que représente Ahn Sung-ki dans l’histoire du cinéma coréen. Un acteur, surtout lorsqu’il atteint ce degré de reconnaissance, peut facilement être transformé en symbole autonome. Or les rencontres prévues à Busan rappellent qu’un grand comédien est aussi un nœud de collaborations. Chacun de ces réalisateurs a capté un Ahn Sung-ki différent, selon son univers esthétique, son rapport au récit, son époque et ses préoccupations. Pour le spectateur, la comparaison promet d’être précieuse : comment le même acteur change-t-il de texture, de gravité, d’énergie, selon qu’il est filmé par l’un ou par l’autre ?

Dans la tradition des grands festivals, ces échanges avec le public jouent souvent un rôle sous-estimé. Ils ne servent pas seulement à recueillir des anecdotes de tournage. Ils constituent une forme de critique en direct, une mise en récit collective du cinéma. Lorsque l’acteur n’est plus là pour commenter ses choix, la parole des partenaires de création devient un relais, non pour parler à sa place de manière définitive, mais pour rouvrir les films. Ce sera l’un des intérêts de cet hommage : faire entendre, à côté des images, les voix de ceux qui les ont fabriquées.

Le dispositif prend enfin une dimension éditoriale avec la publication d’un ouvrage consacré à Ahn Sung-ki sous un titre que l’on pourrait traduire ainsi : « Entre aventure et exemplarité, l’acteur d’une époque ». Le balancement entre « aventure » et « exemplarité » est révélateur. Il suggère que l’événement ne cherche pas à enfermer Ahn Sung-ki dans la seule figure rassurante du grand aîné respecté, mais à tenir ensemble deux réalités parfois contradictoires : l’acteur reconnu comme référence et l’artiste capable de prises de risque, de déplacements, d’expériences de cinéma diverses. À l’heure où tant de contenus culturels sont consommés à grande vitesse puis dissous dans le flux des plateformes, cette articulation entre projection, rencontre et publication donne à l’hommage la densité d’un véritable travail d’archive.

Ahn Sung-ki, ou la manière dont la Corée se raconte au monde par ses acteurs

Pour le public francophone, le nom d’Ahn Sung-ki n’a pas forcément la même immédiateté que ceux, plus récents ou plus internationalisés, associés à l’essor mondial de la Hallyu, cette « vague coréenne » qui désigne l’expansion planétaire des industries culturelles sud-coréennes, de la K-pop aux séries, en passant par le cinéma et la beauté. Pourtant, comprendre la place d’Ahn Sung-ki revient à comprendre un chaînon essentiel entre le cinéma coréen contemporain célébré dans les festivals et les strates plus anciennes qui ont rendu possible cette reconnaissance.

L’intérêt du programme de Busan est précisément de rappeler qu’une cinématographie ne se construit pas seulement sur ses triomphes internationaux les plus visibles. Elle se construit aussi sur des acteurs-ponts, capables de traverser les périodes et d’offrir un visage stable à des transformations profondes. En France, on saisirait assez bien ce rôle en pensant à ces comédiens dont la filmographie épouse plusieurs âges du cinéma national et plusieurs écoles de mise en scène, de manière à la fois populaire et exigeante. Sans plaquer de parallèles trop faciles, Ahn Sung-ki relève de cette famille d’interprètes qui deviennent des points de repère historiques autant qu’artistiques.

Le fait que Busan mette l’accent non sur une seule œuvre phare mais sur six films distribués dans le temps est révélateur d’une autre ambition : montrer le cinéma coréen comme une histoire longue. Cette insistance tombe à un moment stratégique. Depuis quelques années, le succès mondial de la production sud-coréenne a créé, à l’étranger, une perception parfois très contemporaine, voire instantanée, du phénomène coréen : séries en tête des plateformes, triomphe de quelques grands réalisateurs, omniprésence de la pop culture. L’hommage à Ahn Sung-ki agit alors comme un contrechamp salutaire. Il rappelle que le rayonnement culturel coréen ne sort pas de nulle part ; il procède d’une mémoire, d’une infrastructure et d’une culture de transmission.

Pour les journalistes culturels, les programmateurs de festivals, les enseignants en cinéma ou les distributeurs de l’espace francophone, ce type d’initiative a une valeur de signal. Elle indique que la Corée du Sud est entrée dans une phase de consolidation de son récit patrimonial à destination du monde. Autrement dit, elle n’exporte plus seulement des nouveautés séduisantes ; elle exporte aussi les conditions de lecture de son histoire culturelle. C’est un changement important. Les pays qui pèsent durablement dans l’imaginaire global sont ceux qui maîtrisent à la fois le présent de la création et la mise en récit de leur passé.

Ce que cela signifie pour la France et l’Afrique francophone

Pour le marché francophone, cet hommage dépasse très largement le cadre d’un événement organisé à Busan. Il pose une question concrète : quelle place les institutions, festivals, cinémathèques, plateformes et distributeurs accordent-ils au patrimoine du cinéma coréen, au-delà des succès récents déjà identifiés par le grand public ? En France, où la curiosité pour la culture coréenne s’est considérablement élargie depuis une décennie, le terrain semble favorable. Les festivals spécialisés, les réseaux d’art et essai et un public cinéphile habitué aux rétrospectives peuvent accueillir ce type de proposition. Mais l’enjeu est de ne pas réduire le cinéma coréen à quelques titres-phares récents ou à une mode « Hallyu » consommée par fragments.

Le cas français est particulier parce qu’il conjugue une tradition critique solide, une diplomatie culturelle active et une réelle appétence pour les cinémas du monde. Dans un tel contexte, un programme comme celui de Busan peut nourrir plusieurs dynamiques : programmation de cycles patrimoniaux, partenariats entre institutions, éditorialisation en médiathèques, dossiers dans la presse culturelle, circulation de copies restaurées, voire travail pédagogique dans les universités. La relation culturelle franco-coréenne, déjà structurée dans plusieurs domaines, trouve ici un terrain très concret : celui du patrimoine filmique et de sa médiation.

Pour l’Afrique francophone, la perspective est différente mais tout aussi importante. Le développement des publics pour les contenus coréens y passe souvent d’abord par les séries, la musique ou les réseaux sociaux. Le cinéma de répertoire coréen y reste moins visible, pour des raisons d’accès, de distribution et d’infrastructure. C’est précisément pourquoi l’initiative de Busan mérite l’attention. Elle montre comment une industrie culturelle peut transformer ses archives en outil de rayonnement, en objet d’éducation et en matière de débat public. À l’heure où plusieurs scènes africaines francophones réfléchissent elles aussi à la conservation de leurs propres patrimoines audiovisuels, l’exemple coréen a valeur de miroir stimulant, même si les contextes économiques ne sont évidemment pas comparables.

Pour les entreprises culturelles locales — exploitants, diffuseurs, éditeurs vidéo, plateformes ou organisateurs de festivals — le message est clair : il existe une demande potentielle pour des récits approfondis sur la Corée, au-delà de l’actualité immédiate. Un hommage comme celui consacré à Ahn Sung-ki peut intéresser un public large à condition d’être contextualisé. Il faut expliquer qui est l’acteur, ce que représentent les réalisateurs choisis, pourquoi ces années comptent dans l’histoire de la Corée du Sud, et comment cette mémoire rejoint des questions universelles sur la transmission, l’archive et la fabrication des canons culturels.

On touche ici à un point essentiel pour les lectorats francophones d’Europe et d’Afrique : la Hallyu n’est pas qu’un flux de produits culturels contemporains, c’est aussi une politique de continuité. En d’autres termes, la Corée du Sud semble désormais vouloir faire circuler non seulement ses stars du moment, mais aussi ses classiques, ses auteurs et ses grandes figures de long cours. Pour les marchés francophones, cette évolution ouvre la voie à des échanges plus mûrs : moins centrés sur l’effet de nouveauté, davantage tournés vers la connaissance d’une histoire culturelle complète.

Le vrai sujet : la patrimonialisation d’un cinéma devenu puissance mondiale

Le programme « Beautiful Days, Ahn Sung-ki » peut se lire comme l’un des symptômes d’un phénomène plus large : la patrimonialisation accélérée du cinéma coréen. Lorsqu’une cinématographie atteint une visibilité internationale forte, elle entre souvent dans un second âge, celui où elle doit classer, restaurer, commenter et transmettre ses propres œuvres. C’est à ce moment-là que se joue sa profondeur historique aux yeux du monde. Busan semble l’avoir compris. En organisant cet hommage autour d’un acteur, de films choisis par lui, de discussions avec les réalisateurs et d’un livre, le festival produit une forme de récit complet : des œuvres, des témoins, un cadre institutionnel, une médiation intellectuelle.

Ce qui change aujourd’hui, c’est sans doute la manière dont cette patrimonialisation est pensée d’emblée dans un horizon international. Autrefois, le travail de mémoire relevait surtout du champ national : on restaurait pour conserver, on commémorait pour soi. Désormais, la mémoire devient aussi un instrument de présence mondiale. Le cinéma coréen ne cherche plus seulement à être reconnu pour sa vitalité présente ; il entend également montrer qu’il possède une histoire assez forte pour être relue, reprogrammée et partagée avec des générations qui ne l’ont pas connue à sa sortie.

Dans cette perspective, Ahn Sung-ki est un choix presque idéal. Une star mondiale ultra-contemporaine aurait produit un événement plus immédiatement médiatique, mais peut-être moins révélateur. Ahn Sung-ki permet au contraire d’insister sur la durée, sur la continuité, sur la valeur des collaborations successives. Il offre une porte d’entrée vers une Corée du cinéma qui ne se résume ni aux performances au box-office ni aux algorithmes des plateformes. Pour les spectateurs francophones, c’est une invitation à complexifier leur regard : derrière la modernité spectaculaire de la culture coréenne, il y a un patient travail de mémoire.

Reste à voir ce que feront les acteurs culturels hors de Corée de ce signal envoyé depuis Busan. Les festivals francophones s’en empareront-ils pour programmer davantage de patrimoine coréen ? Les cinémathèques et médiathèques proposeront-elles des cycles permettant de relier les grandes œuvres du passé aux succès actuels ? Les médias culturels traiteront-ils ce mouvement comme une tendance lourde plutôt que comme une note de bas de page dans l’actualité festivalière ? Ce sont là les véritables questions. Car le plus intéressant, dans cet hommage, n’est pas seulement l’émotion légitime qu’il suscite. C’est la démonstration d’une méthode : pour faire vivre un grand acteur, on remet les films au centre, on fait parler les collaborateurs, on produit du contexte et l’on confie au public le soin de recomposer lui-même une présence.

À l’heure de la circulation mondiale accélérée des images, cette leçon vaut bien au-delà de Busan. Elle vaut pour la Corée, bien sûr, mais aussi pour tous les espaces culturels qui cherchent à penser ensemble héritage et rayonnement. Vue depuis la France comme depuis l’Afrique francophone, la rétrospective consacrée à Ahn Sung-ki n’est donc pas seulement un hommage. C’est un cas d’école sur la façon dont une nation de cinéma transforme sa mémoire en langage commun.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea