
Le marché avant les salons officiels
Dans la diplomatie contemporaine, les images comptent souvent autant que les communiqués. Et parfois davantage. À peine arrivée à Séoul comme nouvelle ambassadrice des États-Unis, Michelle Steel a choisi de se montrer non pas dans une salle de réunion, derrière des drapeaux ou devant un pupitre, mais dans les allées animées du marché de Namdaemun, un hotteok à la main, sourire aux lèvres, posant aux côtés de commerçants. Le geste pourrait sembler anodin. Il dit pourtant beaucoup de la Corée du Sud d’aujourd’hui, de la manière dont Séoul raconte son identité au monde, et de la façon dont la diplomatie passe désormais aussi par la nourriture, les souvenirs et les scènes de vie ordinaire.
Selon les éléments rapportés par la presse sud-coréenne, Michelle Steel, née à Séoul en 1955 et partie s’installer aux États-Unis en 1975, a expliqué que cette visite avait fait remonter de « vieux souvenirs ». La scène n’est pas seulement celle d’un retour intime. Elle intervient au moment où elle prend ses fonctions comme première femme d’origine coréenne à occuper le poste d’ambassadrice des États-Unis en Corée du Sud. Dès lors, le choix du lieu n’est pas neutre : commencer une mission diplomatique dans un marché traditionnel, au contact des vendeurs et de la cuisine de rue, c’est faire passer un message de proximité et d’ancrage.
Pour un lectorat francophone, la portée symbolique de cette visite peut se comprendre facilement si l’on imagine un diplomate de premier plan entamant son mandat non pas à l’Élysée ou dans les salons feutrés d’un ministère, mais aux Halles de Lyon, sur un marché populaire de Marseille, dans les travées de Château Rouge à Paris, ou encore dans l’atmosphère dense et vivante de Sandaga à Dakar, de Treichville à Abidjan ou d’un grand marché de Cotonou. Le marché, en France comme dans de nombreux pays d’Afrique francophone, n’est pas un simple lieu d’achat : c’est un théâtre social, un espace de parole, de mémoire et de circulation des goûts. En Corée du Sud, Namdaemun joue exactement ce rôle, avec une dimension patrimoniale supplémentaire.
Ce qui frappe dans cette séquence, c’est aussi son économie de moyens. Pas de grand décor, pas de mise en scène lourde, pas de formule solennelle. Juste une gourmandise populaire, quelques photos, un cœur formé avec les mains en compagnie de son mari, et une phrase sur la chaleur retrouvée de Séoul. À l’heure où les relations internationales sont souvent résumées par des mots comme « alliance », « stratégie », « dissuasion » ou « Indo-Pacifique », l’image d’un hotteok fumant agit presque comme un contrechamp : la politique se réinscrit dans le quotidien.
Namdaemun, le pouls populaire de Séoul
Pour comprendre la résonance de cette visite, il faut rappeler ce qu’est Namdaemun. Situé au cœur de la capitale sud-coréenne, à proximité de la grande porte historique Sungnyemun, ce marché est l’un des plus anciens et des plus emblématiques du pays. On y trouve de tout : vêtements, ustensiles, produits ménagers, accessoires, spécialités culinaires, souvenirs, textiles, objets du quotidien. Mais au-delà de l’inventaire, Namdaemun est surtout une manière de sentir Séoul autrement que par ses tours de verre, ses enseignes numériques et son urbanisme ultra-connecté.
La Corée du Sud est souvent perçue depuis l’étranger à travers ses grands succès mondialisés : la K-pop, les séries, le cinéma, les géants technologiques, la cosmétique ou les restaurants tendance de Gangnam et de Seongsu. Cette image est réelle, mais elle n’épuise pas le pays. Le marché traditionnel reste un lieu cardinal de la sociabilité coréenne. Il condense une autre temporalité, faite de négociation, d’habitudes, de fidélité, de voisinage, de cuisine rapide et de gestes répétés. Pour beaucoup de Coréens, ces marchés renvoient à l’enfance, aux sorties familiales, à un monde urbain plus direct, moins filtré.
Namdaemun donne à voir ce que l’on pourrait appeler « le Séoul qui se mange ». Ici, la ville ne s’observe pas seulement : elle s’éprouve à travers l’odeur de l’huile chaude, la vapeur, le sucre brun qui fond, les files d’attente devant un étal, le bruit d’une spatule sur une plaque. En cela, le marché ressemble à ces lieux européens où la cuisine de rue raconte mieux une ville que bien des brochures touristiques. On pense aux gaufres englouties dans une rue de Bruxelles, aux châtaignes grillées l’hiver à Lisbonne, aux crêpes dégustées sur un coin de trottoir à Paris ou aux fritures avalées à la sortie d’un marché de quartier. Le produit, dans ces cas-là, n’est jamais séparé du décor ni de la relation humaine qui l’accompagne.
La visite de Michelle Steel s’inscrit précisément dans cette logique. Elle ne présente pas Séoul comme une capitale abstraite, monumentale, seulement lisible à travers ses institutions ou ses performances économiques. Elle la montre comme une ville habitée, où l’on commande, attend, reçoit, remercie, échange un regard, puis une photo. Cette simplicité apparente forme un récit puissant, d’autant plus compréhensible au-delà des frontières linguistiques.
Le hotteok, une gourmandise modeste devenue langage diplomatique
Au centre de la scène se trouve donc un hotteok. Pour un public francophone qui ne le connaîtrait pas, il s’agit d’une spécialité très populaire de la cuisine de rue coréenne, particulièrement associée aux saisons fraîches. Le hotteok est une sorte de galette ou de petit pain plat, cuit sur plaque, généralement farci d’un mélange fondant à base de sucre brun, de cannelle et de fruits secs ou de graines. Il existe aujourd’hui de nombreuses variantes, y compris salées, mais sa version la plus emblématique reste celle qui mêle croustillant extérieur et cœur brûlant et sucré. C’est un aliment simple, bon marché, immédiatement accessible, profondément lié à l’expérience de la rue.
Le parallèle le plus parlant, pour un lecteur français, ne serait pas exactement la crêpe, ni tout à fait le beignet, mais quelque part entre les deux, avec la charge affective d’un goûter populaire d’hiver. Pour un lecteur d’Afrique francophone, on peut aussi l’approcher comme une gourmandise de rue qui vaut autant par la recette que par la scène d’achat elle-même : la main qui sert, l’attente, la chaleur du produit, le bref échange avec le vendeur, la foule autour. Ce n’est pas un plat de cérémonie. C’est un aliment de contact.
Et c’est précisément pour cela qu’il fonctionne si bien dans cette séquence. Un hotteok n’a pas besoin d’explication savante pour susciter la curiosité. On comprend d’emblée qu’il s’agit d’un snack local, pris sur le vif, intégré au rythme du marché. Le voir dans les mains d’une diplomate fraîchement nommée produit un effet immédiat : le pays n’est plus raconté à distance, il est approché par le bas, par les sens, par l’ordinaire. Dans un contexte de communication publique saturé d’images calibrées, cette forme de spontanéité maîtrisée a une redoutable efficacité.
Il serait toutefois réducteur de n’y voir qu’un exercice de communication. Le hotteok joue ici le rôle d’un médiateur entre plusieurs couches de sens. Il relie le Séoul d’hier et celui d’aujourd’hui, la mémoire personnelle de Michelle Steel et sa fonction publique, la cuisine populaire et la diplomatie, l’intimité du souvenir et la visibilité des réseaux sociaux. Un seul objet alimentaire, dans ce cas, suffit à raconter le déplacement du temps. Beaucoup de choses ont changé à Séoul depuis les années 1970, mais certaines sensations demeurent : la chaleur d’un marché, l’énergie des vendeurs, la convivialité directe d’une rue commerçante.
Quand la mémoire personnelle rencontre la diplomatie publique
L’intérêt de cette séquence tient aussi à la biographie de l’ambassadrice. Née à Séoul, partie vivre aux États-Unis à l’âge adulte, Michelle Steel revient dans son pays natal investie d’une mission officielle majeure. Cette trajectoire donne à chacun de ses gestes une densité particulière. Elle n’est ni une visiteuse ordinaire, ni une diplomate étrangère au sens classique du terme. Son regard s’inscrit dans l’entre-deux : celui d’une personne pour qui la Corée relève à la fois du souvenir, de l’origine, de la redécouverte et de la représentation politique.
La presse coréenne a également relevé qu’avant cette visite à Namdaemun, elle s’était montrée devant la statue du roi Sejong à Gwanghwamun, l’un des lieux les plus symboliques de la capitale. Le roi Sejong est une figure centrale de l’histoire coréenne, notamment parce qu’il est associé à la création du hangeul, l’alphabet coréen, souvent présenté comme un monument de rationalité linguistique et de souveraineté culturelle. Passer de Gwanghwamun à Namdaemun, c’est en quelque sorte relier l’histoire nationale et la vie quotidienne, le patrimoine monumental et le patrimoine sensible.
Le même fil se prolonge avec la visite de l’église Yeongnak, également évoquée dans la couverture médiatique coréenne, lieu lié à la mémoire familiale de l’ambassadrice puisque ses parents, réfugiés originaires du Nord, y avaient leurs habitudes. Cette donnée est importante pour les lecteurs francophones qui connaissent mal l’histoire coréenne dans sa profondeur. La division de la péninsule et le destin des familles séparées restent des réalités majeures de la mémoire sud-coréenne. La mention de parents déplacés ou déracinés n’est jamais anecdotique dans ce contexte. Elle renvoie aux cicatrices de la guerre, aux trajectoires de migration, au poids du XXe siècle coréen.
Dans cet enchaînement de lieux — un sanctuaire de la mémoire familiale, un symbole national, puis un marché populaire — se dessine une forme de narration politique très lisible. La Corée n’est pas approchée seulement par les institutions, mais aussi par les strates de vie qui la composent : l’histoire, la langue, la foi, la rue, la nourriture, la sociabilité marchande. Pour les spécialistes de diplomatie publique, c’est un cas d’école. Une présence étrangère gagne en légitimité lorsqu’elle semble prendre le pays dans sa complexité humaine, et pas uniquement dans sa valeur stratégique.
La Hallyu au ras du sol : de la grande vague culturelle aux gestes ordinaires
Depuis plus de vingt ans, la Hallyu — cette « vague coréenne » qui a porté à travers le monde la musique, les séries, le cinéma, la mode ou la gastronomie du pays — a transformé l’image internationale de la Corée du Sud. En France, le phénomène n’est plus marginal. Des festivals de cinéma coréen remplissent les salles, les concerts d’idoles provoquent des files d’attente impressionnantes, les librairies consacrent des tables au webtoon et aux romans traduits, tandis que les rayons d’épicerie asiatique réservent désormais une place familière au gochujang, aux nouilles instantanées et aux snacks coréens. En Afrique francophone aussi, la diffusion des dramas et de la musique coréenne progresse, portée par les plateformes, les réseaux sociaux et les communautés de fans.
Mais le succès global de la culture coréenne s’est parfois construit, à l’étranger, autour d’une image très produite, très stylisée, presque futuriste. Or la scène de Namdaemun rappelle une vérité essentielle : la puissance de la Hallyu ne tient pas seulement aux contenus exportés, aux stars ou aux grandes marques. Elle se nourrit aussi de gestes minuscules, de souvenirs culinaires, d’un étal de marché, d’une spécialité de rue achetée sur place. En d’autres termes, la Corée séduit d’autant mieux qu’elle ne se réduit pas à sa vitrine.
Le hotteok devient ici une forme de K-food au sens le plus convaincant du terme. Non pas une marchandise starifiée ou un produit présenté comme tendance, mais une expérience incarnée. On pourrait parler d’une mondialisation douce de la cuisine coréenne, fondée non sur la seule performance commerciale, mais sur le désir de participer à une scène locale. La personne qui voit cette photo, qu’elle vive à Lille, Bruxelles, Genève, Dakar ou Kinshasa, ne se dit pas seulement : « Voilà un plat coréen. » Elle se dit aussi : « Voilà un moment que j’aimerais vivre. » C’est là toute la force du récit alimentaire contemporain.
Ce n’est pas un détail dans un pays qui a compris depuis longtemps que la culture se diffuse aussi par les affects. Les industries culturelles coréennes excellent à produire de la proximité : une recette aperçue dans un drama, une échoppe vue dans une émission, un en-cas repéré dans une vidéo virale. La scène de Michelle Steel s’inscrit dans ce continuum. Elle rappelle que l’attrait pour la Corée passe autant par la monumentalité de ses succès que par la modestie de ses textures quotidiennes.
Une image simple, mais un message politique bien réel
Il serait naïf, cependant, de séparer entièrement cette visite de son contexte diplomatique. Les relations entre Washington et Séoul restent structurantes pour l’équilibre régional, entre enjeux de sécurité, coopération technologique, rivalités stratégiques et stabilité de la péninsule. La communication officielle de l’ambassadrice insiste d’ailleurs sur la solidité de l’alliance entre les deux pays. Dans ce cadre, la visite à Namdaemun ne remplace pas les dossiers lourds. Elle les accompagne autrement.
La diplomatie moderne ne se joue plus seulement entre chancelleries. Elle cherche à produire de la confiance, de la lisibilité et, si possible, de la sympathie. Une photo au marché ne fait pas avancer à elle seule un agenda stratégique. En revanche, elle aide à installer une présence, à façonner un récit, à signaler une attention portée au tissu humain du pays d’accueil. Les réseaux sociaux ont renforcé cet aspect performatif : un cliché bien choisi peut condenser des intentions politiques que des pages entières de langage institutionnel peinent parfois à faire sentir.
En ce sens, l’image de Michelle Steel avec un hotteok fonctionne comme une scène de diplomatie publique particulièrement aboutie. Elle est visuelle, chaleureuse, immédiatement partageable, mais aussi culturellement située. Elle ne sonne pas comme une opération plaquée de l’extérieur. Elle s’appuie sur un lieu profondément coréen, sur une spécialité populaire, sur une mémoire personnelle crédible. Le récit tient parce qu’il articule l’émotion et la représentation.
On retrouve ici un phénomène bien connu des observateurs de la communication politique : les symboles modestes sont parfois les plus robustes. Un geste trop grandiose peut sembler fabriqué. Un geste trop technique se perd. Entre les deux, il y a ces images de faible intensité apparente mais de forte résonance collective. Un café pris dans un bistrot, un marché visité à l’aube, un mets local partagé, une poignée de main avec un commerçant : autant de signes qui, dans toutes les cultures, parlent immédiatement à l’opinion.
Séoul, ville de mémoire et de transformation
La phrase attribuée à l’ambassadrice sur un Séoul à la fois familier et nouveau mérite enfin qu’on s’y arrête. Elle résume une expérience que beaucoup de Sud-Coréens de la diaspora, mais aussi de nombreux visiteurs, peuvent reconnaître. Séoul est une ville qui change à une vitesse remarquable. Quartiers restructurés, habitudes de consommation transformées, montée en gamme de certaines zones, circulation d’images mondiales, gentrification, tourisme culturel, mutation des pratiques alimentaires : la capitale sud-coréenne se redéfinit sans cesse.
Et pourtant, quelque chose résiste à cette accélération. Les marchés comme Namdaemun, sans être figés dans le passé, continuent de porter une manière d’habiter la ville. Ils sont parmi les rares endroits où la grande métropole hypermoderne reste lisible à échelle humaine. C’est peut-être cela, au fond, que condense la photo au hotteok : l’idée qu’une capitale peut se transformer en profondeur sans perdre totalement sa texture affective.
Pour les lecteurs francophones, cette tension entre modernité éclatante et persistance des lieux de mémoire n’est pas étrangère. Elle existe à Paris comme à Bruxelles, à Lyon comme à Casablanca, à Dakar comme à Abidjan. Partout, la question se pose : comment une ville continue-t-elle à se reconnaître quand ses usages changent ? En Corée du Sud, cette interrogation prend une intensité particulière tant la rapidité des mutations a été spectaculaire. Les marchés deviennent alors des repères, non parce qu’ils échapperaient au temps, mais parce qu’ils permettent encore une expérience dense et immédiate de la continuité urbaine.
En choisissant Namdaemun comme l’une de ses premières scènes publiques, Michelle Steel n’a donc pas seulement offert une image souriante. Elle a touché, volontairement ou non, à l’un des nerfs sensibles de la société coréenne contemporaine : la coexistence du souvenir et de l’innovation, de l’origine et du présent, du protocole et de la rue. Un hotteok tenu à la main n’est pas qu’un en-cas. Dans cette séquence, il devient presque une clé de lecture de Séoul : une ville qui se raconte autant par ses ambitions mondiales que par la chaleur immédiate d’une gourmandise achetée au coin d’une allée.
À l’heure où la Corée du Sud continue de fasciner bien au-delà de l’Asie, cette scène rappelle utilement que la meilleure porte d’entrée vers un pays n’est pas toujours la plus spectaculaire. Il suffit parfois d’un marché, d’un sourire partagé avec un commerçant, et d’un souvenir revenu avec l’odeur du sucre chaud.
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