
Un savant venu de la périphérie
Dans l’histoire culturelle coréenne, certains noms circulent comme des évidences nationales sans être toujours pleinement connus à l’étranger. Kim Jeong-ho appartient à cette catégorie rare. Pour beaucoup de Coréens, il incarne le grand cartographe du XIXe siècle, l’homme associé à la célèbre carte Daedongyeojido, souvent présentée comme l’un des sommets de la géographie de la fin de la dynastie Joseon. Mais derrière ce nom devenu patrimonial se dessine un destin moins monumental, plus fragile, presque romanesque au sens balzacien du terme : celui d’un homme né dans un milieu modeste, probablement sans les ressources ni le rang qui garantissaient alors l’accès aux savoirs les plus légitimes, et qui a pourtant consacré son existence à comprendre, ordonner et corriger la connaissance du territoire.
Kim Jeong-ho serait né aux alentours de 1804 dans le district de Tosan, dans la province de Hwanghae, région aujourd’hui située au nord de la péninsule coréenne. Il meurt vraisemblablement vers 1866. L’époque est celle de la fin de Joseon, royaume fondé en 1392 et qui perdurera jusqu’en 1897 sous cette forme dynastique. Pour un lectorat francophone, on peut dire qu’il travaille dans une Corée préindustrielle, encore organisée par les hiérarchies confucéennes, à un moment où l’Europe, elle, a déjà connu la Révolution française, la centralisation napoléonienne et les grands relevés modernes du territoire. Le parallèle n’est pas anodin : alors que la France s’est construite aussi à travers l’inventaire de son espace, de Cassini à l’administration préfectorale, la Corée de Kim Jeong-ho cherche elle aussi, à sa manière, à mieux voir le pays pour mieux le comprendre.
Les sources sur sa condition sociale restent imprécises. On le dit issu d’une famille pauvre. Certains historiens supposent qu’il appartenait à la catégorie des petits lettrés déclassés, ou à celle des jungin, ces « gens du milieu » qui n’étaient ni l’aristocratie lettrée des yangban ni les couches populaires les plus marginalisées. En termes simples, il aurait évolué dans un entre-deux social : suffisamment proche des savoirs écrits pour les fréquenter, mais sans bénéficier de la pleine sécurité matérielle et symbolique des élites. Cette incertitude biographique en dit long sur son époque : certains savants laissent peu de traces d’eux-mêmes, surtout lorsqu’ils n’appartiennent pas au sommet de l’ordre social.
C’est aussi ce qui rend son parcours particulièrement parlant aujourd’hui. À l’heure où l’on célèbre souvent les figures éclatantes de la réussite, Kim Jeong-ho rappelle une autre histoire de la connaissance : celle d’un travail obstiné, silencieux, construit loin des privilèges, dans les marges géographiques et sociales. On serait tenté d’y voir, pour parler au public français, une sorte de croisement entre l’érudit de province, l’archiviste infatigable et l’artisan du savoir qui corrige ligne après ligne un grand texte collectif : non pas un aventurier flamboyant, mais un bâtisseur de précision.
Vivre hors des murs : Hanyang, la capitale, et ses abords
On ignore à quel moment exact Kim Jeong-ho quitte sa région natale pour rejoindre Hanyang, l’actuelle Séoul. Ce point biographique reste flou, mais plusieurs témoignages convergent sur un fait important : une fois installé dans la capitale, il aurait vécu dans les environs situés au sud de la grande porte de Namdaemun, hors de l’enceinte principale. Les noms de Manrijae, d’Yakhyeon ou encore de Gongdeok apparaissent dans les sources, avec de légères variations. Ces lieux se trouvent dans un même ensemble géographique, autour des abords méridionaux et occidentaux de la vieille ville.
Pour comprendre ce que cela signifie, il faut imaginer Hanyang non comme une simple métropole moderne, mais comme une capitale ceinte de murailles, structurée par ses portes, ses axes et ses quartiers. Dire qu’un homme vit « hors de la porte du Sud » ne renvoie pas seulement à une adresse : cela décrit une position dans l’espace social de la ville. En Europe aussi, avant les grandes transformations haussmanniennes ou la disparition progressive de certaines enceintes, vivre à l’intérieur ou à l’extérieur des murs n’avait pas la même signification. Dans la Séoul du XIXe siècle, ces lisières urbaines sont des zones de circulation, de travail, de transition. Elles sont proches du centre sans en être le cœur prestigieux.
Un article du Dong-A Ilbo de 1925 mentionnait même un projet de stèle commémorative à l’emplacement supposé de son ancienne demeure, dans le secteur de Yakhyeon. Le simple fait qu’une telle initiative ait été envisagée au début du XXe siècle montre que la mémoire de Kim Jeong-ho s’était déjà fixée autour de cette géographie urbaine précise. Les divergences entre Manrijae, Yakhyeon et Gongdeok ne dessinent pas tant une contradiction qu’un faisceau d’indices : tout indique que l’homme a vécu et travaillé dans les abords de la porte sud de Hanyang.
Cette donnée est loin d’être anecdotique. Elle éclaire le rapport entre le savant et son objet. Le cartographe n’est pas un pur esprit détaché du monde ; il s’inscrit dans un environnement concret, fait de trajets, de voisinages, d’observations, de consultations. En vivant dans cette zone de passage entre la capitale et l’extérieur, Kim Jeong-ho se trouve aussi à un point stratégique de l’espace coréen : assez proche des administrations, des livres et des réseaux intellectuels, mais toujours au contact des routes et des territoires qu’il s’efforce de décrire. Là encore, le détail parle à un lectorat francophone : les savoirs sur le territoire ne naissent pas uniquement dans les palais ou les académies, ils se forgent aussi dans les seuils, les périphéries, les lieux où l’on relie le centre au pays réel.
Une vocation précoce : la carte et le texte comme un même projet
Ce qui frappe dans les témoignages conservés, c’est la précocité de son intérêt pour la géographie. Un texte attribué au penseur Choe Han-gi indique que Kim Jeong-ho se serait passionné pour les cartes et les ouvrages de géographie dès l’âge de 18 ou 19 ans. Cette mention, si elle demeure indirecte, a son importance. Elle suggère qu’il ne s’agit pas d’une occupation de circonstance, mais d’une vocation durable, née très tôt et poursuivie sans relâche.
Deux notions doivent ici être expliquées. D’une part, la carte, qui représente visuellement le territoire. D’autre part, la jiji, que l’on peut traduire de manière approximative par « gazetteer » ou « description géographique » : un ouvrage qui rassemble, sous forme écrite, les informations relatives aux régions, aux reliefs, aux voies, aux ressources, aux découpages administratifs ou aux particularités locales. Pour Kim Jeong-ho, ces deux formes de savoir ne sont pas séparées. C’est l’un des aspects les plus modernes de sa démarche. Il ne conçoit pas la carte comme une image autonome ni le texte géographique comme un simple commentaire ; l’un complète l’autre, l’un corrige l’autre, l’un donne chair à l’autre.
Ce point mérite d’être souligné, car il résonne avec des débats qui dépassent largement la Corée du XIXe siècle. En France, on sait combien les atlas, les dictionnaires géographiques, les relevés cadastraux et les descriptions régionales ont participé ensemble à la fabrication d’une conscience territoriale. Cartographier, ce n’est jamais seulement dessiner. C’est choisir ce qui compte, hiérarchiser l’espace, relier les lieux, fixer des repères, parfois même orienter la manière dont un pays se pense lui-même. Chez Kim Jeong-ho, ce lien entre carte et texte n’est pas théorique : il structure toute sa pratique.
Le fait qu’il ait laissé très peu d’écrits personnels rend son parcours d’autant plus singulier. Nous connaissons mal l’homme intime, ses doutes, ses ambitions, ses relations. En revanche, nous disposons de ses œuvres et de quelques témoignages de contemporains ou de générations ultérieures. Son existence apparaît donc à travers son labeur. À défaut de mémoires ou de correspondances abondantes, ce sont les couches successives de ses cartes et de ses compilations qui racontent sa vie. Cette discrétion documentaire n’est pas un manque absolu : elle oblige à lire la biographie dans le travail lui-même, comme on suivrait la trajectoire d’un artisan à partir de la matière qu’il a façonnée.
Des premiers travaux à l’affirmation d’une méthode
La carrière de compilateur de Kim Jeong-ho devient plus concrètement visible à partir de 1834. Cette année-là, il réalise une première compilation de la Dongyeodoji, un ouvrage de géographie régionale, et publie également la carte Cheonggudo, conçue comme un complément visuel à ce travail. Il ne s’agit pas d’un coup d’éclat isolé, mais du début d’un processus de longue haleine. Dans la chronologie de son œuvre, ce tandem entre description écrite et représentation cartographique constitue déjà la matrice de tout ce qui suivra.
Par la suite, il ne cesse de reprendre, enrichir et reformuler ses matériaux. Vers 1851, il compile la Yeodobiji. Vers 1856, il produit la carte Dongyeodo. Cette succession n’est pas seulement un catalogue de titres. Elle révèle une méthode intellectuelle fondée sur la révision permanente. Kim Jeong-ho travaille comme un homme qui sait que le savoir géographique n’est jamais définitivement clos. Il rassemble des données, les ordonne, les visualise, puis revient sur ses propres résultats pour les corriger, les compléter ou les rendre plus cohérents.
Dans le monde contemporain, saturé d’images satellites et de géolocalisation instantanée, il est facile d’oublier ce que représente un tel effort. Au XIXe siècle, dresser une carte d’ensemble et produire un texte géographique fiable exige de croiser des documents antérieurs, de confronter des erreurs accumulées, de faire dialoguer des échelles différentes, parfois même d’arbitrer entre des traditions contradictoires. Le mérite de Kim Jeong-ho ne réside pas uniquement dans l’objet final, aussi remarquable soit-il, mais dans cette éthique de la vérification. Il ne se contente pas de reproduire ; il reprend, compare, amende.
Pour un public européen, on pourrait dire qu’il s’inscrit dans une culture de la compilation critique, au sens noble du terme. Il ne s’agit pas de répéter le savoir ancien comme on recopie un manuel, mais de le mettre à l’épreuve. Cette attitude est essentielle pour comprendre pourquoi Kim Jeong-ho est davantage qu’un habile dessinateur. Il est un géographe au sens plein : quelqu’un qui pense le territoire à travers une architecture de données, de formes et de corrections successives. C’est cette continuité entre les premiers travaux des années 1830 et les grandes réalisations de la maturité qui donne à son œuvre sa profondeur.
Le sommet : la naissance du Daedongyeojido
Le nom de Kim Jeong-ho reste aujourd’hui indissociable du Daedongyeojido, compilé en 1861. C’est l’œuvre qui l’a fait entrer dans la mémoire collective coréenne. Mais il serait trompeur de la considérer comme une apparition soudaine, surgie de nulle part, un peu comme on transforme parfois un chef-d’œuvre en miracle solitaire. Cette grande carte est au contraire le résultat d’un lent empilement de versions, de corrections et de choix méthodiques. Elle prolonge et dépasse les travaux précédents, notamment le Cheonggudo et le Dongyeodo.
Le Daedongyeojido est souvent admiré pour sa lisibilité, sa précision relative pour l’époque et son ambition de couvrir l’ensemble du pays. Mais ce qui importe ici, c’est la logique intellectuelle qu’il cristallise. Kim Jeong-ho ne cherche pas simplement à offrir un bel objet. Il veut rendre le territoire intelligible. Dans une société où la circulation de l’information reste inégale, une telle carte constitue à la fois un instrument pratique, un outil d’administration potentielle et une forme de savoir totalisant sur le pays.
Il faut résister à la tentation d’en faire un symbole purement nationaliste au sens contemporain. La Corée du XIXe siècle n’est pas un État-nation moderne au sens européen. Pourtant, l’effort de représentation d’ensemble a bel et bien une portée politique et culturelle. Cartographier un territoire, c’est lui donner une cohérence visible. C’est permettre de penser les montagnes, les routes, les districts, les distances et les articulations régionales dans un même système. De ce point de vue, le travail de Kim Jeong-ho participe d’une forme de conscience spatiale qui dépasse la simple érudition.
Dans l’imaginaire français, on pourrait comparer l’effet symbolique de cette carte à ce que produisent certains grands atlas historiques ou certaines cartes scolaires qui finissent par façonner durablement la perception d’un pays. On n’habite pas un territoire seulement avec ses pieds, mais aussi avec les représentations qu’on en reçoit. Le Daedongyeojido offre à la Corée de son temps une image organisée d’elle-même. C’est peut-être là sa force la plus profonde : avoir fait du paysage national non pas une addition de provinces, mais un ensemble lisible.
Corriger les erreurs, compléter les manques : l’obsession de l’exactitude
Après le Daedongyeojido, Kim Jeong-ho ne s’arrête pas. Jusqu’en 1866, il poursuit son travail de compilation géographique avec le Daedongjiji, vaste ouvrage en 32 volumes répartis en 15 livres. Son objectif est clair : corriger les erreurs et combler les lacunes du Sinjeung Dongguk Yeoji Seungnam, un grand classique de la géographie coréenne compilé à une époque antérieure. Ce détail est capital. Il montre que Kim Jeong-ho n’est pas seulement dans l’accumulation, mais dans une véritable logique éditoriale de révision critique.
Cette exigence de rectification parle puissamment à notre époque, où l’information circule plus vite qu’elle ne se vérifie. Lui travaille dans la durée, avec la conviction qu’un savoir territorial doit être amélioré, parfois contre l’autorité des textes consacrés. En cela, il rejoint une tradition savante universelle : celle qui consiste à honorer les œuvres du passé sans s’interdire de les corriger. C’est une posture intellectuelle exigeante, presque humble dans sa forme, mais très ferme dans ses implications.
On peut aussi y voir une leçon plus large sur la fabrique du savoir en Asie orientale à la veille des grands bouleversements du XIXe siècle. Trop souvent, les récits occidentaux ont enfermé la Corée de Joseon dans l’image d’un royaume figé, replié sur ses routines, sans dynamique propre. Le parcours de Kim Jeong-ho invite à nuancer ce cliché. Son œuvre témoigne d’un monde où l’on compile, où l’on confronte, où l’on cherche à gagner en précision, bref d’un univers intellectuel plus actif qu’on ne l’imagine parfois depuis l’Europe.
Selon les traditions biographiques, il serait mort vers 1866 à Yakhyeon, dans les environs de Namdaemun, probablement des suites d’une maladie pulmonaire. Sa naissance comme sa mort restent entourées d’incertitudes, mais la cohérence de son activité, elle, ne fait guère de doute. Tout, dans l’ordre de ses ouvrages, indique une vie tendue vers un même horizon : mieux connaître le territoire coréen et transmettre cette connaissance sous une forme à la fois lisible et révisable.
Pourquoi Kim Jeong-ho nous parle encore aujourd’hui
Si Kim Jeong-ho demeure une figure majeure de la mémoire coréenne, ce n’est donc pas seulement parce qu’il a laissé une carte fameuse. C’est parce qu’il incarne une certaine idée du savoir : un savoir construit dans la persévérance, fondé sur l’articulation entre l’image et l’écrit, attentif aux erreurs comme aux oublis, et porté par une conviction simple mais profonde : un territoire doit être lu autant qu’il doit être vu.
Dans ses propres textes, notamment le préambule de la Dongyeodoji, il apparaît qu’il considérait la carte et la géographie descriptive comme inséparables. Cette intuition peut sembler évidente aujourd’hui, mais elle ne l’était pas nécessairement dans toutes les traditions savantes. Chez lui, elle devient une pratique. Ses compilations montrent un va-et-vient constant entre l’organisation textuelle des connaissances et leur inscription spatiale. Il ne choisit pas entre le récit et le tracé ; il les fait travailler ensemble.
Pour des lecteurs de France, du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, de Belgique ou du Québec, cette trajectoire résonne d’une manière particulière. Beaucoup de sociétés francophones connaissent elles aussi la question des centres et des périphéries, des savoirs produits depuis les capitales et de ceux forgés dans les marges, de la nécessité de documenter les territoires autrement que par les clichés. À cet égard, Kim Jeong-ho n’est pas seulement une figure du patrimoine coréen ; il peut être lu comme un compagnon lointain de toutes les cultures qui cherchent à mieux se représenter elles-mêmes.
Il est également une porte d’entrée féconde pour comprendre la Hallyu au-delà de ses expressions les plus médiatisées. L’onde culturelle coréenne ne se résume pas à la K-pop, aux séries, au cinéma ou à la cosmétique. Elle repose aussi sur un intérêt grandissant pour l’histoire intellectuelle du pays, pour ses archives, pour ses manières anciennes d’organiser le monde. Dans cet ensemble, Kim Jeong-ho occupe une place précieuse : il montre qu’avant d’exporter des images globales, la Corée a aussi produit des instruments subtils pour se penser elle-même.
Au fond, la modernité de Kim Jeong-ho tient peut-être dans cette formule : il ne sépare jamais l’ambition de connaître du devoir de vérifier. À une époque tentée par la simplification et l’instantané, son œuvre rappelle que représenter un pays exige du temps, de la méthode et une forme de probité intellectuelle. C’est sans doute pour cela qu’il continue d’être célébré. Non comme un mythe désincarné, mais comme un artisan majeur de la conscience territoriale coréenne, un homme des seuils et des cartes, dont la patience a fini par dessiner durablement le visage d’un pays.
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