
Une polémique révélatrice d’un malaise plus profond
En Corée du Sud, le débat qui secoue les campus n’a rien d’anecdotique. Il ne porte ni sur les frais d’inscription, ni sur les concours d’entrée, deux sujets pourtant inflammables dans un pays où l’éducation relève presque de la religion civique. Cette fois, la controverse vise ce que plusieurs universitaires coréens appellent désormais les « mercenaires académiques » : un ensemble de prestataires extérieurs qui proposent, contre rémunération, des services allant de la simple relecture en anglais jusqu’à l’analyse statistique, la rédaction partielle d’articles, voire l’arrangement autour de la signature des auteurs.
L’expression est volontairement provocatrice. Elle dit bien la colère d’une partie du monde académique face à une logique jugée dévoyée : à force de faire de la publication scientifique un instrument de compétition, les universités auraient ouvert la porte à une sous-traitance de la recherche qui menace sa crédibilité même. En toile de fond, un système de classement international qui pèse lourd sur la réputation des établissements, leur capacité à recruter, à attirer des financements et à conserver leur rang dans une hiérarchie mondialisée.
Pour un lectorat francophone, la scène n’est pas sans écho. En France comme en Belgique, en Suisse ou dans plusieurs pays d’Afrique francophone engagés dans l’internationalisation de leur enseignement supérieur, la pression du « publier ou périr » n’est plus une formule abstraite. Mais en Corée du Sud, cette dynamique prend une intensité particulière. Le pays a bâti une partie de sa réussite économique sur l’excellence éducative, la recherche appliquée et une compétition institutionnelle permanente. Lorsque cette compétition déborde le cadre de l’émulation pour devenir une industrie des résultats visibles, c’est tout l’édifice de la confiance scientifique qui vacille.
Le sujet dépasse donc la seule Corée. Il interroge la manière dont les universités du monde entier, prises entre exigences de rayonnement international, bureaucratisation des carrières et logique de marque, risquent de confondre qualité de la recherche et accumulation d’indicateurs. Comme dans le football européen où l’obsession du classement peut transformer le jeu en comptabilité, l’enseignement supérieur découvre les effets pervers d’une gouvernance par les chiffres.
La tyrannie des classements, de Séoul à la scène mondiale
Les grands classements universitaires internationaux, tels que QS ou Times Higher Education, n’ont pas été conçus pour être des constitutions académiques. À l’origine, ils devaient fournir des repères comparatifs à des étudiants, des familles, des chercheurs et des décideurs. Dans la pratique, ils sont devenus bien davantage : des instruments de réputation, des arguments de communication, parfois même des boussoles politiques. Une place gagnée dans un classement se traduit en visibilité, en attractivité, en prestige. Une chute, au contraire, peut être lue comme un déclassement national.
En Corée du Sud, cette logique est particulièrement sensible. Les universités évoluent dans un environnement ultra-concurrentiel, avec une forte attente sociale vis-à-vis de la performance. L’enseignement supérieur y est perçu non seulement comme un ascenseur social, mais comme un indicateur de puissance nationale. Dans ce contexte, les critères liés à l’impact des publications, au nombre d’articles indexés, aux citations ou à l’internationalisation des collaborations deviennent des objectifs stratégiques. Ce qui devait rester un outil d’évaluation externe finit par modeler la vie interne des établissements.
Le problème, soulignent de nombreux enseignants-chercheurs coréens, est que cette pression institutionnelle descend ensuite à tous les étages. Les présidences d’université veulent améliorer le rang de l’établissement ; les facultés déclinent cet impératif en objectifs chiffrés ; les professeurs se retrouvent évalués sur leur volume de publications, leurs financements, leur présence dans des revues de référence ; les doctorants et post-doctorants deviennent, eux, l’avant-garde de cette production sous contrainte. Ce mécanisme est d’autant plus brutal que la Corée du Sud connaît aussi un recul démographique, qui accentue la compétition entre universités pour attirer les meilleurs étudiants et sécuriser leurs ressources.
Vu d’Europe francophone, la mécanique rappelle certains travers déjà dénoncés dans les hôpitaux, la culture ou la recherche publique : quand l’indicateur cesse d’être un thermomètre pour devenir un objectif en soi, il finit par déformer la réalité qu’il prétend mesurer. Le nombre de publications, le facteur d’impact ou les citations peuvent donner des signaux utiles. Mais lorsqu’ils deviennent des conditions de survie professionnelle, ils encouragent les comportements opportunistes, la fragmentation artificielle des résultats, la signature de convenance et, à l’extrême, la délégation d’une partie du travail scientifique à des tiers.
Que recouvre vraiment le terme de « mercenaires académiques » ?
Le terme ne désigne pas une pratique unique, mais un continuum. Tout en bas de l’échelle, on trouve des services relativement banals et, dans certains cas, parfaitement légitimes : correction grammaticale d’un article en anglais, mise en forme d’un manuscrit, aide à la visualisation de données, conseil technique en statistiques. Dans un univers scientifique international dominé par l’anglais, il n’est pas choquant qu’un chercheur fasse relire son texte, de la même façon qu’un auteur francophone peut recourir à un secrétaire d’édition avant publication.
La difficulté commence lorsque l’aide technique se transforme en substitution intellectuelle. Si un prestataire extérieur ne se contente plus de corriger la langue mais réécrit l’argumentation, reformule la problématique, choisit la manière de présenter les résultats et infléchit la conclusion, la question devient simple : qui est l’auteur réel de l’article ? Même problème pour les statistiques. Recourir à un conseil méthodologique peut améliorer la solidité d’une étude. Mais demander à un tiers de manipuler le choix des tests jusqu’à obtenir un résultat « publiable » fait basculer l’accompagnement dans la fabrication.
Le volet le plus sensible concerne la signature des articles. Dans la recherche biomédicale et dans plusieurs disciplines scientifiques, l’ordre des auteurs est loin d’être symbolique : il détermine reconnaissance, carrière, accès aux financements et prestige institutionnel. Les standards internationaux, notamment ceux de l’ICMJE pour les revues médicales, exigent une contribution substantielle à la conception de l’étude, à l’analyse, à l’écriture, à la validation finale et à l’acceptation de la responsabilité sur le contenu. Or, dans les faits, de nombreuses controverses naissent lorsque des noms sont ajoutés pour leur statut, leur réseau ou leur utilité stratégique, sans contribution scientifique réelle.
La Corée du Sud ne découvre pas ce problème. Mais la polémique actuelle met en lumière son extension possible sous l’effet de la compétition généralisée. Le marché des services académiques prospère précisément dans les zones grises : ce qui relève du soutien acceptable, ce qui relève de la co-construction légitime, et ce qui constitue une falsification de l’effort scientifique. C’est cette frontière brouillée qui inquiète. Car plus elle devient floue, plus l’intégrité de la recherche dépend non des règles affichées, mais de la capacité de chacun à se frayer un chemin dans des pratiques tolérées sans être assumées.
Pourquoi les enseignants-chercheurs coréens dénoncent un problème systémique
Réduire cette affaire à quelques brebis galeuses serait une erreur. Si la colère monte dans les universités coréennes, c’est parce que beaucoup y voient moins un scandale individuel qu’un symptôme structurel. Le cœur de leur critique tient en une phrase : le système récompense trop souvent la productivité visible plutôt que la profondeur réelle du travail scientifique.
Dans nombre de disciplines, produire un article sérieux demande du temps : collecte de données, terrain, expériences, vérifications, relectures, va-et-vient avec les évaluateurs, parfois sur plusieurs années. Mais lorsque les promotions, les renouvellements de contrat ou les appels à projets sont largement indexés sur des volumes de publication et des indicateurs bibliométriques, la temporalité longue de la recherche devient un handicap. Le chercheur patient, rigoureux, parfois plus ambitieux sur le fond, peut apparaître moins « performant » que celui qui sait alimenter rapidement la machine à résultats.
À cela s’ajoute un autre facteur souvent moins visible : la surcharge administrative. Dans beaucoup d’établissements, les enseignants-chercheurs ne font pas seulement de la recherche. Ils enseignent, encadrent des étudiants, siègent dans des comités, gèrent des dossiers institutionnels, répondent à des audits, montent des demandes de financement. En Corée comme ailleurs, cette inflation administrative grignote le temps disponible pour le cœur du métier. Quand les journées sont mangées par les tâches périphériques, l’externalisation de certaines étapes de publication peut apparaître, pour certains, comme un raccourci tentant.
La dimension linguistique renforce encore le phénomène. La science internationale se publie en anglais. Or il existe une différence de taille entre la capacité à conduire une excellente recherche et la maîtrise des codes rédactionnels anglo-saxons des grandes revues. Beaucoup de chercheurs non anglophones, y compris parmi les meilleurs, doivent combler cet écart. Faute d’un accompagnement institutionnel solide — formations à l’écriture scientifique, soutien éditorial interne, assistance méthodologique transparente — le recours au marché privé se banalise. Là encore, la frontière entre assistance légitime et dépendance problématique peut vite s’effacer.
Ce diagnostic résonne au-delà de la péninsule. Dans l’espace francophone, nombre d’universitaires décrivent eux aussi un malaise comparable : injonction à l’excellence, baisse du temps long, inflation des dossiers, obsession des indices. La spécificité coréenne tient sans doute à l’intensité de la pression et à la vitesse avec laquelle elle s’est cristallisée dans un pays où la réussite institutionnelle est souvent vécue comme une affaire de compétitivité nationale.
Les plus vulnérables : doctorants, jeunes chercheurs et personnels précaires
Comme souvent dans les systèmes sous tension, ce sont les acteurs les moins protégés qui paient le prix le plus élevé. Les doctorants, post-doctorants et jeunes enseignants-chercheurs se trouvent en première ligne. Ils produisent une grande partie du travail empirique, manipulent les données, rédigent les premières versions, assurent parfois l’ossature concrète de projets dont la visibilité revient ensuite à des échelons plus élevés de la hiérarchie.
Dans un laboratoire où la publication conditionne les financements et la réputation, la pression se transmet verticalement. Le jeune chercheur apprend très tôt qu’il doit produire vite, publier dans les « bonnes » revues, obtenir des signatures valorisantes et faire entrer sa carrière dans les cases bibliométriques attendues. Si, dans cet environnement, des pratiques douteuses deviennent tolérées ou simplement visibles, le message implicite est redoutable : l’éthique n’est plus une règle, mais une variable d’ajustement réservée à ceux qui peuvent se permettre d’aller lentement.
Le risque est double. D’abord, un risque moral : la socialisation à la recherche se fait sur des bases fragiles. Ensuite, un risque de découragement. Ceux qui refusent d’entrer dans la logique du bricolage quantitatif peuvent avoir le sentiment de partir avec un handicap structurel. À terme, cela nourrit la fuite des talents hors du monde académique, ou leur départ vers des environnements perçus comme plus sains.
Cette question parle aussi à l’Afrique francophone, où de nombreuses universités cherchent à améliorer leur visibilité internationale tout en affrontant des contraintes de moyens, de langue et de ressources documentaires. Lorsque l’internationalisation se fait sans infrastructures suffisantes de soutien à la recherche, la tentation existe de compenser par des solutions rapides. C’est précisément dans ces moments de transition que les garde-fous éthiques deviennent essentiels. Sinon, l’insertion dans la science mondiale se paie au prix d’une fragilisation de la crédibilité locale.
La question des rétractations : le thermomètre imparfait d’une crise de confiance
Un autre indicateur, moins spectaculaire que les classements mais plus inquiétant sur le long terme, revient dans les discussions internationales : celui des rétractations d’articles scientifiques. Une rétractation intervient lorsqu’un article déjà publié doit être retiré ou officiellement désavoué, pour cause d’erreurs majeures, de manipulation, de plagiat, de problèmes d’éthique ou de données non fiables. Elle ne prouve pas à elle seule une fraude intentionnelle, mais elle signale toujours une défaillance grave du processus scientifique.
Les bases de données et observatoires spécialisés, suivis de près par les éditeurs et les communautés scientifiques, montrent depuis plusieurs années une hausse du nombre de rétractations au niveau mondial. Cette augmentation tient en partie à une meilleure détection des problèmes — logiciels anti-plagiat, contrôle des images, surveillance post-publication plus active — mais elle reflète aussi la pression croissante qui pèse sur les chercheurs et les revues. En d’autres termes, davantage de dérives sont visibles, mais davantage de dérives peuvent aussi être produites par un écosystème saturé de concurrence.
Pour une université, une rétractation ne se limite pas à une ligne embarrassante dans un tableau. Elle peut affecter la réputation d’un département, fragiliser des demandes de financement, déclencher des audits internes et susciter la méfiance des partenaires. À l’échelle d’un chercheur, ses conséquences sont parfois durables : perte de crédibilité, difficulté à publier de nouveau, exposition médiatique négative. Dans un système déjà obsédé par le signalement public des performances, la tache d’une rétractation agit comme un contre-classement brutal.
La polémique coréenne sur les « mercenaires académiques » s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large : celui d’une recherche mondiale qui mesure toujours plus finement ses performances, mais peine encore à protéger la robustesse de ses conditions de production. On peut publier beaucoup et fragiliser la confiance. On peut améliorer un rang et dégrader l’éthique. Le paradoxe est là, et il est politiquement explosif.
Que faire ? Sortir de la fascination du chiffre sans renoncer à l’exigence
La réponse ne peut pas être de condamner en bloc toute aide extérieure, ni de rêver à un âge d’or universitaire qui n’a sans doute jamais existé. La recherche contemporaine est collaborative, internationale, technique. Elle nécessite des compétences diverses, parfois très spécialisées. Le vrai enjeu consiste à rendre transparent ce qui relève du soutien légitime et à interdire clairement ce qui revient à déléguer une contribution intellectuelle décisive sans l’assumer.
Première piste : renforcer la transparence de l’attribution des rôles. De plus en plus de revues demandent déjà une déclaration détaillée des contributions de chaque auteur. Cette pratique devrait devenir la norme, et pas seulement dans les sciences biomédicales. Qui a conçu l’étude ? Qui a collecté les données ? Qui a effectué l’analyse ? Qui a rédigé le texte ? Qui a assuré la supervision ? Une telle clarification ne règle pas tout, mais elle réduit l’opacité qui alimente les signatures de complaisance.
Deuxième piste : mieux encadrer les services éditoriaux et méthodologiques. Une aide linguistique ou statistique peut être autorisée, à condition d’être déclarée, tracée, et de ne jamais se substituer à la responsabilité scientifique des auteurs. Les universités gagneraient à développer leurs propres structures internes de soutien à l’écriture scientifique, à la méthodologie et à l’intégrité de la recherche, afin de ne pas abandonner leurs personnels au marché privé.
Troisième piste : revoir les mécanismes d’évaluation. C’est sans doute le chantier le plus délicat. Tant que les carrières dépendront de seuils quantitatifs mécaniques, la tentation de l’optimisation demeurera forte. Plusieurs initiatives internationales plaident déjà pour une appréciation plus qualitative des trajectoires, en prenant mieux en compte la profondeur des travaux, les jeux de données partagés, l’encadrement, la reproductibilité, l’impact réel sur les communautés scientifiques ou la société. Il ne s’agit pas de supprimer l’évaluation, mais de la désintoxiquer d’une obsession comptable.
Quatrième piste enfin : protéger les plus jeunes. Les doctorants et jeunes chercheurs doivent pouvoir signaler des pratiques abusives sans craindre pour leur avenir. Cela suppose des procédures de médiation crédibles, des formations sérieuses à l’éthique de la recherche et une culture institutionnelle où l’intégrité ne soit pas une case de plus dans un formulaire, mais un principe effectivement défendu.
Au-delà de la Corée, un avertissement pour l’université mondialisée
La force de cette affaire est qu’elle nous renvoie à une question simple et dérangeante : que veut-on vraiment mesurer quand on évalue une université ? Si l’on ne regarde que ce qui se compte facilement, on finit par encourager ce qui se fabrique facilement. Or la recherche, comme la culture, produit ses œuvres les plus solides dans des temporalités lentes, incertaines, parfois peu spectaculaires au départ. Les grands résultats ne naissent pas toujours des tableaux de bord les plus flatteurs.
La Corée du Sud, souvent admirée en France et en Europe pour sa vitalité technologique, son soft power et sa capacité d’organisation, montre ici une autre facette de son modèle : celle d’une excellence sous haute pression. Pour les observateurs de la Hallyu, habitués à raconter les triomphes mondiaux de la K-pop, des séries coréennes ou du cinéma de Bong Joon-ho, cette crise académique rappelle que le rayonnement international n’est jamais gratuit. Il peut reposer sur des structures très performantes, mais aussi sur des tensions internes considérables.
Il serait tentant de considérer cette controverse comme un problème lointain, propre à l’Asie de la compétition éducative. Ce serait une erreur. Elle parle à toutes les sociétés qui demandent à leurs universités d’être à la fois des lieux de savoir, des moteurs d’innovation, des vitrines internationales et des machines à indicateurs. De Paris à Dakar, de Bruxelles à Montréal, le débat est ouvert : comment préserver la confiance dans la production scientifique quand l’environnement pousse en permanence à accélérer, optimiser, standardiser ?
La leçon coréenne est peut-être celle-ci : l’excellence sans éthique finit par coûter plus cher que l’imperfection assumée d’un système plus lent et plus transparent. À force de courir après la preuve chiffrée du prestige, on risque de perdre ce qui fonde réellement l’université : l’indépendance de la pensée, la responsabilité des auteurs et la patience du savoir.
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