
Un débat technique en apparence, une alerte existentielle en réalité
Vu de loin, le sujet pourrait sembler réservé aux professionnels du secteur : faut-il maintenir, assouplir ou renforcer le délai qui sépare la sortie d’un film en salle de sa mise à disposition sur les plateformes, la télévision payante ou la VOD ? En Corée du Sud, ce délai – appelé « holdback » – est au cœur d’une controverse qui, en quelques jours, a pris une ampleur rare. Le 9 avril 2026, 581 professionnels du cinéma coréen, parmi lesquels le réalisateur Bong Joon-ho, ont publiquement dénoncé la perspective d’un maintien ou d’un durcissement d’un holdback de six mois. Leur message est limpide : le vrai enjeu n’est pas la protection abstraite des salles, mais la survie d’un écosystème déjà fragilisé.
Pour un lectorat francophone, le débat rappelle en partie les discussions que l’on connaît en France autour de la chronologie des médias. Le parallèle a toutefois ses limites. Dans l’Hexagone, cette chronologie s’inscrit dans un système ancien, structuré par des obligations d’investissement, des mécanismes de soutien public et une tradition de régulation culturelle fortement assumée. En Corée du Sud, pays souvent cité comme modèle de puissance culturelle grâce à la K-pop, aux séries et au cinéma d’auteur ou de genre, le marché fonctionne différemment. L’industrie y est plus directement exposée aux arbitrages de rentabilité, à la volatilité des spectateurs et à la vitesse des mutations numériques.
Le mot « holdback » désigne donc la période durant laquelle un film, après sa sortie au cinéma, ne peut pas encore être exploité sur d’autres supports. En théorie, la logique est simple : offrir aux salles une exclusivité pour amortir leur activité, préserver l’expérience collective du grand écran et éviter qu’une sortie en streaming trop rapide n’incite le public à attendre son canapé plutôt que d’acheter un billet. Mais dans la Corée du Sud de l’après-pandémie, les professionnels affirment que ce raisonnement ne correspond plus à la réalité économique du terrain. Leur inquiétude est moins idéologique que comptable : si l’argent met trop de temps à revenir, les films cessent tout simplement de se fabriquer.
Autrement dit, la controverse ne porte pas seulement sur l’ordre d’exploitation des œuvres. Elle pose une question de fond, que les industries culturelles européennes connaissent bien elles aussi : qui prend le risque initial, qui récupère la valeur créée, et à quel moment ? Dans un marché rétréci, ces quelques mois de décalage peuvent décider du sort d’une société de production, de la possibilité pour un jeune cinéaste de tourner son deuxième film, ou de la place laissée aux œuvres non formatées.
Le chiffre qui résume la gravité de la situation : 581 signatures, un fait rare dans le cinéma coréen
Le nombre de signataires n’est pas un détail. Dans une industrie du cinéma aussi segmentée que celle de la Corée du Sud, faire parler d’une seule voix réalisateurs, producteurs, distributeurs, techniciens et autres acteurs du secteur relève presque de l’exception. Les intérêts y sont d’ordinaire divergents : les salles défendent leur fréquentation, les plateformes cherchent de la nouveauté, les investisseurs scrutent les retours sur mise, les producteurs cherchent à boucler des plans de financement de plus en plus complexes. Si 581 personnalités et professionnels se sont accordés sur un texte commun, c’est précisément parce qu’ils considèrent que la situation dépasse le désaccord sectoriel classique.
La présence de Bong Joon-ho, figure mondiale depuis le triomphe de Parasite, n’est pas anodine non plus. Son nom a, en Corée comme à l’étranger, une valeur symbolique comparable à celle d’un auteur européen capable de relier exigence artistique, succès populaire et prestige international. Quand une voix de cette stature s’agrège à une mobilisation collective, le signal politique devient beaucoup plus difficile à ignorer. Cela signifie que l’alarme n’est pas lancée uniquement par des acteurs périphériques ou par des producteurs de niche, mais par des figures installées qui savent combien un tissu industriel robuste est indispensable à l’émergence des œuvres qui feront la réputation culturelle de demain.
Cette mobilisation dit aussi autre chose : le cinéma sud-coréen, souvent perçu de l’extérieur comme une machine triomphante, est en train de rappeler qu’une vitrine internationale n’est pas un gage automatique de santé structurelle. Le succès planétaire de quelques films ou séries masque parfois l’assèchement progressif de la base. C’est un phénomène bien connu dans d’autres espaces culturels. En musique, l’explosion de quelques têtes d’affiche ne garantit pas la vitalité des scènes intermédiaires. En édition, les locomotives de rentrée littéraire ne compensent pas toujours les fragilités des maisons indépendantes. Le cinéma coréen semble aujourd’hui confronté au même paradoxe : briller au sommet tout en s’inquiétant de l’effondrement des étages inférieurs.
Ce que disent en substance les signataires est donc moins « laissons tout faire au marché » que « n’adoptons pas une règle qui pourrait accélérer la contraction d’un secteur déjà vulnérable ». Leur argument central est clair : si les salles doivent être protégées, cette protection ne peut pas se faire au prix de la disparition des films eux-mêmes, ni au détriment des producteurs et des créateurs qui alimentent l’ensemble de la chaîne.
Le public n’est pas vraiment revenu, et la reprise profite surtout à quelques grands titres
Pour comprendre la nervosité du secteur, il faut regarder les chiffres. Avant la pandémie, en 2019, le marché coréen du cinéma avait atteint un niveau impressionnant, avec environ 220 millions d’entrées et près de 1 900 milliards de wons de recettes. Depuis, le choc n’a jamais été totalement absorbé. En 2023, la fréquentation s’est redressée autour de 120 millions d’entrées, et les recettes ont retrouvé un niveau supérieur à celui des années les plus sombres de la crise sanitaire. Mais ce rebond ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Le problème, selon les observateurs du secteur, n’est pas seulement quantitatif ; il est qualitatif. Le public ne revient pas de manière homogène vers l’ensemble de l’offre. Il se concentre davantage sur quelques gros événements, quelques blockbusters capables d’occuper l’espace médiatique, de monopoliser les écrans et de transformer la sortie en rendez-vous incontournable. Cette polarisation n’est pas propre à la Corée. En Europe aussi, on voit des films capables de faire salle comble pendant que tout un pan de la production, notamment les œuvres intermédiaires, peine à exister entre un grand spectacle et la masse des contenus disponibles à domicile.
Dans ce contexte, les films coréens de budget moyen sont les premières victimes. Ils ne disposent ni de la force de frappe publicitaire des très grosses productions, ni de la puissance de marque des franchises. Leur carrière se joue souvent en quelques jours. S’ils ne trouvent pas immédiatement leur public, ils perdent des écrans, des séances, de la visibilité. Or c’est précisément ce type de films qui, historiquement, a constitué l’un des ressorts essentiels du dynamisme coréen : des œuvres ambitieuses mais pas nécessairement mastodontes, assez solides pour faire vivre producteurs, comédiens, techniciens et nouveaux réalisateurs, tout en alimentant la diversité des genres.
En clair, le marché ne s’est pas remis de façon large ; il s’est rétréci puis redistribué autour de quelques pôles de concentration. Dans une telle configuration, imposer un délai uniforme de six mois avant l’arrivée sur d’autres supports peut devenir un handicap majeur pour des films qui n’ont pas le temps d’installer durablement leur carrière en salle. Là où, autrefois, une seconde vie sur d’autres plateformes permettait de compenser un démarrage modeste, cette soupape risque d’être retardée au point de perdre une bonne part de sa valeur économique.
Pourquoi six mois peuvent pénaliser davantage les films moyens que les très grosses productions
Sur le papier, six mois peuvent sembler une durée de compromis. Pour un lecteur français, cela peut même paraître relativement modéré si on pense aux débats européens sur les fenêtres d’exploitation. Mais tout dépend de la vitesse réelle du marché. En Corée du Sud, la réussite commerciale d’un film se joue de plus en plus tôt, souvent dans les deux ou trois premières semaines. La conversation publique s’y accélère, les usages numériques orientent très vite l’attention vers la nouveauté suivante, et la rotation des œuvres dans les complexes multisalles est rapide.
Dans ce cadre, un film qui n’a pas réussi à s’installer durablement au cinéma perd rapidement sa valeur de conversation. Les interviews cessent, les extraits circulent moins, les communautés en ligne se dispersent, l’effet de nouveauté s’éteint. Si sa disponibilité sur une plateforme n’intervient que six mois plus tard, il arrive dans un paysage saturé, sans l’élan médiatique qui aurait pu prolonger sa visibilité. Pour les ayants droit, cela signifie souvent une baisse de prix potentielle au moment de négocier l’exploitation secondaire. Pour les petites sociétés de production, cela signifie aussi un allongement du délai de retour sur investissement.
Le paradoxe est cruel : la règle pensée pour protéger les salles peut frapper plus durement les films qui sont déjà les moins armés au guichet. Un blockbuster porté par des stars, une propriété intellectuelle forte ou un marketing massif a davantage de chances de rentabiliser rapidement une partie de ses coûts dès sa sortie. À l’inverse, un drame, un thriller atypique, une œuvre portée par de nouveaux visages ou un film de genre plus singulier compte souvent sur la combinaison de plusieurs circuits de revenus pour équilibrer son économie. Si l’un de ces circuits est repoussé trop loin, c’est tout l’édifice qui vacille.
Les professionnels soulignent en outre que les coûts de fabrication ont augmenté. Matériel, salaires, tournages en extérieur, postproduction : comme partout, l’inflation et la hausse des standards techniques alourdissent les budgets. Dans le même temps, le seuil de rentabilité d’un film s’est tendu. Là où un certain niveau d’entrées pouvait autrefois sécuriser une exploitation, il ne suffit plus nécessairement. Même des scores qui paraissaient honorables il y a quelques années ne garantissent plus un équilibre financier. Ajouter à cela un délai supplémentaire dans la récupération des revenus revient, selon eux, à mettre sous tension une chaîne de trésorerie déjà fragile.
Salles, plateformes, distributeurs : un même film, des intérêts économiques opposés
Le conflit d’intérêts n’a rien d’abstrait. Les exploitants de salles considèrent le holdback comme un rempart de survie. Leur logique est compréhensible : si le public a le sentiment qu’un film sera disponible très rapidement chez lui, une partie de la fréquentation, surtout occasionnelle, peut renoncer à la sortie au cinéma. Dans un modèle où chaque visite génère non seulement un billet, mais aussi des recettes annexes – boissons, confiseries, restauration légère –, la moindre baisse d’affluence a des conséquences directes. Pour les grands circuits, prolonger l’exclusivité de la salle, c’est défendre leur raison d’être économique.
Face à eux, producteurs et distributeurs raisonnent autrement. Pour eux, la valeur d’un film est maximale au moment où il fait parler de lui. C’est dans cette fenêtre de chaleur médiatique qu’il faut pouvoir activer l’ensemble des leviers : ventes secondaires, stratégie numérique, export, offres aux plateformes. Plus on attend, plus la courbe d’attention descend. Dans l’économie contemporaine de l’image, la vitesse n’est pas un luxe ; elle est devenue une composante de la valeur.
Les plateformes, elles aussi, ont leurs propres contraintes. Elles ne cherchent pas seulement à diffuser vite ; elles cherchent à diffuser au bon moment, c’est-à-dire quand l’œuvre peut encore attirer des abonnés, nourrir des recommandations, susciter des conversations sur les réseaux et renforcer l’attractivité du catalogue. Un film disponible trop tard n’est plus forcément un moteur d’acquisition ou de fidélisation. Là encore, l’enjeu n’est pas théorique : si les plateformes jugent qu’une œuvre perd trop de fraîcheur au bout de six mois, elles peuvent être moins enclines à investir, à préacheter ou à rémunérer généreusement l’exploitation.
Cette opposition rappelle un constat simple mais souvent oublié : le même contenu n’a pas la même valeur selon le calendrier et selon l’acteur qui l’exploite. Pour les salles, le temps long de l’exclusivité est une protection. Pour les producteurs et les plateformes, le temps court de la circulation peut être une condition de viabilité. C’est cette divergence structurelle qui alimente le conflit en Corée du Sud, bien davantage qu’une querelle de principe entre défenseurs de la culture et partisans du numérique.
Le vrai risque se joue dans les films qui ne sont pas encore tournés
C’est sans doute l’argument le plus décisif formulé par les professionnels coréens : l’effet le plus grave d’un holdback trop rigide ne se verra pas immédiatement sur l’affiche du mois, mais sur les projets de demain. Le financement du cinéma fonctionne en amont. Ce que l’on décide aujourd’hui sur la récupération des revenus influence les investissements de l’année prochaine, parfois de la suivante. Si les investisseurs anticipent des retours plus lents, plus incertains ou moins élevés, ils révisent leurs arbitrages. Ils réduisent le nombre de projets, privilégient les formats les plus sûrs, écartent les œuvres plus risquées.
Autrement dit, le dommage le plus profond pourrait être invisible au départ. Il ne prendra pas la forme spectaculaire d’une fermeture soudaine de toute une industrie, mais d’une lente raréfaction : moins de films de milieu de gamme, moins de premiers ou deuxièmes longs métrages, moins de paris de genre, moins de possibilités pour les techniciens et les comédiens de monter en compétence entre deux productions. Cette « zone intermédiaire » est pourtant essentielle. C’est elle qui, dans beaucoup de cinématographies, sert de tremplin entre l’indépendance pure et les grands studios, entre l’essai prometteur et l’œuvre de maturité.
La Corée du Sud a bâti une partie de sa force sur cette capacité à faire coexister des films très populaires, des thrillers inventifs, des drames sociaux nerveux, des propositions plus expérimentales et des signatures devenues incontournables à l’international. Si l’espace de financement se resserre autour de quelques projets supposés sûrs, l’écosystème continuera peut-être de produire des succès, mais il perdra en renouvellement. Or la vitalité d’une industrie culturelle se mesure aussi à sa capacité à faire émerger les talents encore inconnus.
Les producteurs indépendants insistent particulièrement sur la question de la trésorerie. Une société de taille modeste ne peut pas attendre indéfiniment le retour de ses recettes. Les ventes à l’international, les droits secondaires, les contrats de diffusion constituent souvent l’oxygène qui permet de développer le projet suivant, de payer les équipes, de tenir entre deux tournages. Si ce cycle s’allonge, les acteurs les plus fragiles sont les premiers asphyxiés. Une grande structure peut absorber le choc ; une petite, beaucoup moins. En cela, une règle apparemment uniforme peut avoir des effets très inégalitaires.
La bonne intention politique ne suffit pas à corriger les habitudes du public
La tentation de réguler pour sauver les salles n’a rien d’illégitime. En Europe comme en Asie, beaucoup considèrent que le cinéma ne peut pas être réduit à une simple unité de contenu interchangeable. La sortie en salle reste un moment de sociabilité, un rite collectif, un espace de découverte, parfois même un élément de centralité urbaine. Mais les professionnels coréens posent une question difficile : peut-on vraiment recréer par décret le désir d’aller au cinéma si les comportements ont changé ?
Depuis la pandémie, les usages ont évolué durablement. Les spectateurs arbitrent davantage. Ils se déplacent pour l’événement, pour le film dont il « faut » parler, pour la grande expérience visuelle ou communautaire. Pour le reste, beaucoup attendent. Non par hostilité au cinéma, mais parce que les conditions économiques, le temps disponible, la concurrence des écrans domestiques et la fatigue informationnelle modifient la hiérarchie des sorties. Croire qu’un délai plus long suffira à reconduire automatiquement les publics vers les salles peut relever d’un pari hasardeux.
La Corée du Sud, si souvent citée comme laboratoire avancé de la culture populaire mondialisée, montre ici les limites d’une opposition binaire entre salles et plateformes. Le problème n’est plus seulement de choisir son camp. Il est de savoir comment préserver une chaîne de création dans un contexte où la demande s’est contractée, où l’attention se concentre sur quelques titres et où la valeur d’un film dépend de plus en plus de sa circulation rapide entre plusieurs espaces. En ce sens, le débat coréen intéresse aussi les professionnels français, belges, suisses, québécois et africains : il pose la question universelle de l’adaptation des politiques culturelles à des publics devenus plus imprévisibles.
Pour les lecteurs d’Afrique francophone, où l’exploitation en salle reste parfois limitée, discontinue ou concentrée dans quelques métropoles, cette discussion résonne différemment mais avec acuité. Quand l’accès aux œuvres passe déjà souvent par des circuits multiples, l’idée d’un calendrier rigide peut apparaître encore plus déconnectée des réalités de consommation. Cela n’efface pas la nécessité de soutenir les salles ; cela rappelle simplement qu’un dispositif efficace doit tenir compte des infrastructures locales, des usages réels et des équilibres économiques concrets.
Le bras de fer coréen autour du holdback dit finalement une chose essentielle : dans les industries culturelles contemporaines, protéger un maillon ne suffit plus si l’on fragilise le reste de la chaîne. Un cinéma national ne survit pas seulement parce qu’il a des salles, ni parce qu’il a des plateformes, ni parce qu’il exporte quelques triomphes. Il survit lorsqu’il conserve un milieu vivant, des financements qui circulent, des œuvres diverses et des créateurs qui peuvent encore croire qu’un prochain film est possible. C’est précisément cette promesse-là que les 581 signataires disent voir vaciller aujourd’hui.
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