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Séoul prépare son « IRA à la coréenne » : derrière l’avantage fiscal, le retour assumé d’une politique industrielle

Séoul prépare son « IRA à la coréenne » : derrière l’avantage fiscal, le retour assumé d’une politique industrielle

Un virage industriel assumé à Séoul

La Corée du Sud affine, pas à pas, ce qui ressemble de plus en plus à une nouvelle doctrine industrielle. Selon les déclarations faites le 13 mai par Koo Yun-cheol, vice-Premier ministre et ministre de l’Économie et des Finances, le gouvernement sud-coréen étudie la possibilité de verser des subventions aux entreprises déficitaires en phase de démarrage, dans le cadre du futur dispositif de soutien à la production nationale. Autrement dit, Séoul ne veut pas se contenter d’une simple réduction d’impôts pour encourager les industriels à produire sur le territoire ; l’exécutif envisage aussi un soutien direct en trésorerie pour les acteurs qui investissent mais ne génèrent pas encore de bénéfices.

Le sujet peut sembler technique, presque aride. Il ne l’est pas. Il touche au cœur de la transformation de l’économie mondiale, à l’heure où les grandes puissances réhabilitent des instruments longtemps regardés avec méfiance : subventions ciblées, crédits d’impôt, soutien à l’implantation industrielle, sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Pour un lectorat francophone, la comparaison la plus parlante est sans doute celle avec les débats européens nés après l’Inflation Reduction Act américain, ou encore avec les politiques de « souveraineté industrielle » défendues à Paris, Bruxelles et Berlin. La Corée du Sud, l’une des économies les plus exportatrices du monde, semble désormais décidée à jouer, elle aussi, cette partition sans complexe.

À Séoul, on parle déjà d’un « IRA coréen », en référence à la loi américaine adoptée sous Joe Biden, qui a profondément rebattu les cartes du soutien public à l’industrie verte et manufacturière. Mais la formule, séduisante sur le plan médiatique, ne doit pas faire illusion. Ce que prépare le gouvernement sud-coréen ne sera pas une copie carbone du modèle américain. Le signal envoyé par Koo Yun-cheol est plus subtil : la Corée du Sud veut bâtir un mécanisme adapté à sa propre structure industrielle, à ses grands conglomérats, à ses PME sous-traitantes, à ses contraintes budgétaires et à la réalité très concrète du lancement d’une usine ou d’une ligne de production.

En filigrane, un constat s’impose : les allègements fiscaux ne suffisent pas toujours. Une entreprise qui n’est pas encore rentable ne profite que marginalement d’un crédit d’impôt. Pour elle, l’enjeu immédiat n’est pas de payer moins d’impôts demain, mais de financer les investissements, les salaires, les machines et la montée en cadence aujourd’hui. C’est précisément sur ce point que le gouvernement coréen semble vouloir corriger le tir.

Pourquoi la seule baisse d’impôt ne règle pas tout

L’argument avancé par Koo Yun-cheol est d’une simplicité désarmante : lorsqu’une production est jugée indispensable sur le sol coréen, mais que l’entreprise concernée est encore dans le rouge, l’incitation fiscale perd une grande partie de son efficacité. C’est une vérité économique bien connue, mais rarement formulée aussi directement par un responsable de ce niveau. En pratique, un avantage fiscal bénéficie surtout à ceux qui ont déjà des profits imposables. À l’inverse, une jeune entreprise industrielle, une société en phase d’implantation ou un groupe qui investit massivement dans de nouvelles capacités peut rester déficitaire pendant plusieurs exercices.

Le raisonnement intéresse bien au-delà de la péninsule coréenne. En France aussi, le débat revient régulièrement : faut-il privilégier les crédits d’impôt, perçus comme plus neutres et plus compatibles avec les règles budgétaires, ou assumer des aides directes lorsque l’État veut faire émerger une filière ? Les discussions autour des gigafactories de batteries, des semi-conducteurs ou des relocalisations partielles ont montré qu’une usine ne se décide pas uniquement sur le taux d’impôt sur les sociétés. Les dirigeants regardent d’abord le coût du capital, la rapidité des aides, la stabilité réglementaire, l’accès à la main-d’œuvre qualifiée, l’énergie, la logistique et la perspective de retour sur investissement.

La Corée du Sud semble désormais intégrer cette logique dans son propre appareil de décision. En évoquant l’hypothèse de subventions pour les entreprises déficitaires au démarrage, le gouvernement reconnaît que la bataille industrielle se joue souvent avant les premiers bénéfices. Il ne s’agit plus seulement de récompenser une production déjà rentable, mais de rendre possible une production jugée stratégique. La nuance est décisive.

Ce glissement de vocabulaire traduit aussi un déplacement plus profond de la politique économique. Le message n’est plus seulement : « produisez en Corée, vous paierez moins d’impôts ». Il devient : « si la production en Corée est stratégiquement nécessaire, nous chercherons les moyens de vous aider à absorber le coût du lancement ». Pour les entreprises, notamment dans les secteurs lourds, intensifs en capital et exposés à la concurrence internationale, la différence est considérable.

Un contexte mondial dominé par le retour du protectionnisme industriel

Cette inflexion sud-coréenne ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un climat international où les grandes économies redessinent les règles du jeu. Les États-Unis ont ouvert la voie en assumant une politique de soutien massif à la production domestique. Le Japon a lui aussi multiplié les dispositifs pour ancrer certaines activités sur son territoire. L’Union européenne, de son côté, cherche un équilibre délicat entre concurrence interne, discipline budgétaire et réponse aux offensives américaine et chinoise. Dans ce concert, la Corée du Sud ne peut rester spectatrice.

Pour un pays comme la Corée, dont la prospérité repose sur l’exportation de navires, automobiles, batteries, puces électroniques, produits chimiques ou équipements industriels, le risque est clair : si les grands partenaires commerciaux attirent les investissements par des aides plus agressives, la production peut se déplacer. Et avec elle, les emplois, le savoir-faire, les sous-traitants, la recherche appliquée et une part de la souveraineté économique. Ce n’est pas qu’une affaire de patriotisme industriel ; c’est une question de positionnement dans les chaînes de valeur mondiales.

Le débat n’est d’ailleurs pas sans écho en Afrique francophone, où plusieurs gouvernements cherchent eux aussi à transformer une économie d’exportation de matières premières en base productive plus diversifiée. Bien sûr, les moyens budgétaires et le tissu industriel n’ont rien de comparable avec ceux de Séoul. Mais la question de fond est la même : comment faire en sorte qu’une activité jugée stratégique ne reste pas à l’état d’annonce, mais se traduise en usines, en emplois, en compétences et en recettes futures ? La réponse passe souvent par une combinaison entre cadre fiscal, soutien public et visibilité de long terme.

Dans le cas coréen, l’expression « version coréenne de l’Inflation Reduction Act » est moins un slogan qu’un repère pour les investisseurs. Elle signifie que Séoul accepte de ne plus s’en remettre exclusivement aux forces du marché pour déterminer où se fabrique la richesse industrielle. C’est un changement de ton important dans un pays pourtant rompu à l’intervention stratégique de l’État depuis son décollage économique de l’après-guerre, mais qui devait, ces dernières années, composer avec un environnement globalisé supposé plus ouvert. Cette phase semble bel et bien se refermer.

Le symbole d’Ulsan et le poids de la construction navale

Le lieu choisi pour cette déclaration n’a rien d’anodin. C’est à Ulsan, grande ville industrielle du sud-est du pays, que Koo Yun-cheol a pris la parole lors d’une réunion présidée par le président Lee Jae-myung, entré en fonctions en juin 2025, consacrée à la vision d’avenir de la construction navale coréenne. Pour qui observe la Corée du Sud depuis l’Europe, Ulsan peut être comparée, dans son imaginaire industriel, à ce que furent longtemps Saint-Nazaire, Dunkerque ou certaines vallées manufacturières d’Allemagne : un territoire où l’industrie n’est pas une abstraction technocratique, mais une réalité quotidienne, structurante, presque identitaire.

La construction navale, ou « K-shipbuilding » dans le lexique désormais familier du branding coréen, reste l’un des secteurs emblématiques de la puissance manufacturière du pays. La lettre « K », popularisée à travers la K-pop, les K-dramas ou encore la K-beauty, sert ici à désigner une excellence nationale revendiquée. Pour un lecteur francophone, il faut rappeler que cette logique de marque-pays ne se limite pas à la culture populaire. Elle s’étend aussi à l’industrie lourde, aux technologies et aux filières exportatrices. La « Hallyu », la vague coréenne, n’est pas seulement un phénomène culturel ; elle repose aussi sur une base économique et industrielle robuste, souvent moins visible de l’extérieur que les idoles de la pop ou les séries diffusées sur les plateformes.

Que la réflexion sur les subventions et les crédits d’impôt soit exposée dans ce cadre en dit long. La construction navale cumule précisément les caractéristiques qui rendent le débat particulièrement concret : investissements colossaux, cycles longs, forte intensité capitalistique, concurrence mondiale féroce, dépendance aux carnets de commandes, rôle crucial des sous-traitants et exposition aux arbitrages géopolitiques. En d’autres termes, si un outil de politique industrielle peut faire la différence quelque part, c’est bien dans ce type de secteur.

Le choix d’Ulsan permet aussi au pouvoir d’envoyer un signal politique : la production nationale ne doit pas être pensée depuis les seuls bureaux ministériels de Séoul, mais depuis les sites où se jouent réellement la compétitivité, l’emploi et l’innovation. Dans la France des territoires, ce langage serait parfaitement compréhensible. On parlerait d’une politique industrielle qui part du terrain, des bassins d’emploi, des chaînes de sous-traitance, plutôt que des tableaux Excel. C’est ce que cherche manifestement à incarner le gouvernement coréen.

Le rendez-vous crucial de juillet

Au-delà de l’effet d’annonce, tout se jouera désormais dans la réforme fiscale que le gouvernement entend présenter en juillet. C’est à ce moment-là que l’architecture du dispositif devrait être précisée : quels secteurs seront ciblés ? Quels critères permettront de définir une production « nécessaire » sur le territoire national ? À quelles conditions une entreprise déficitaire pourrait-elle prétendre à une subvention ? Le soutien dépendra-t-il du volume produit, de l’investissement réalisé, du nombre d’emplois créés, du caractère stratégique de la chaîne d’approvisionnement, ou d’une combinaison de ces éléments ?

Ces questions ne relèvent pas du détail. En politique industrielle, la frontière entre un mécanisme efficace et une dépense publique mal calibrée tient souvent à la rédaction des critères. Les marchés l’ont appris depuis longtemps : une annonce générale peut séduire, mais ce sont les modalités d’application qui déterminent le comportement réel des entreprises. Un crédit d’impôt trop étroit n’attire pas. Une subvention trop large coûte cher et alimente les rentes. Un guichet trop complexe décourage les PME au profit des grands groupes déjà armés juridiquement. Un dispositif instable, enfin, manque sa cible parce que l’industrie investit à horizon long.

Le gouvernement coréen a toutefois donné quelques éléments de méthode. Dès janvier, dans sa stratégie de croissance, il avait annoncé l’introduction de ce mécanisme de promotion de la production domestique, en promettant d’en détailler les bénéficiaires et les modalités dans la prochaine réforme fiscale. La prise de parole du 13 mai agit donc comme un signal intermédiaire, une forme de clarification : oui, l’exécutif regarde au-delà de l’outil fiscal classique ; oui, la question des entreprises déficitaires est désormais intégrée à la conception du dispositif ; oui, la réflexion est suffisamment avancée pour être assumée publiquement.

Pour les investisseurs, cette séquence a son importance. Elle indique que le gouvernement suit une feuille de route plutôt qu’une improvisation. Pour les industriels, elle laisse entendre que les arbitrages de juillet pourraient modifier les calculs de localisation de futurs projets. Pour les partenaires étrangers, enfin, elle confirme que la Corée du Sud se place pleinement dans la compétition mondiale aux capacités de production.

Ce que lisent les entreprises, ce que redoutent les économistes

Les entreprises, elles, lisent généralement ce genre de déclaration en deux temps. D’abord comme un signe d’écoute. Lorsque le vice-Premier ministre explique qu’un allègement fiscal ne sert pas à grand-chose si l’entreprise ne réalise pas encore de profits, il montre qu’il parle le langage de l’investissement réel, celui des trésoreries tendues, des amortissements, des coûts fixes et des retours différés. Ensuite comme une ouverture potentielle : si les règles sont bien conçues, la Corée pourrait devenir plus attractive pour des projets qui hésitent entre plusieurs pays.

Mais les économistes, eux, pointent habituellement plusieurs risques. Le premier tient à la sélection des gagnants. Un État peut-il identifier à temps les secteurs véritablement stratégiques, sans céder aux lobbys ni figer l’économie dans les industries d’hier ? Le second concerne le coût budgétaire. Dans des pays où les finances publiques sont scrutées de près, chaque subvention doit être justifiée par des effets mesurables. Le troisième porte sur la concurrence internationale : quand tous les États subventionnent, le risque est de déclencher une course coûteuse où chacun dépense davantage pour conserver une partie de ce qu’il avait déjà.

La Corée du Sud n’échappera pas à ces critiques, d’autant qu’elle est un acteur central de secteurs où la rivalité mondiale est intense. Mais l’exécutif semble considérer que l’inaction coûterait plus cher encore. Cette idée est largement partagée aujourd’hui dans de nombreuses capitales : ne pas soutenir certaines productions peut conduire à perdre des segments entiers de chaîne de valeur, et donc à devenir plus vulnérable sur les plans économique, technologique et géopolitique.

Pour le public francophone, cette évolution mérite d’être suivie de près parce qu’elle éclaire aussi une transformation de l’image de la Corée. Vue de France ou d’Afrique, la Corée du Sud est souvent associée à Samsung, Hyundai, aux séries télévisées, à la gastronomie, à la beauté ou à la pop culture. Tout cela est juste, mais partiel. Le pays reste surtout une puissance manufacturière hautement organisée, consciente que son influence culturelle, si spectaculaire soit-elle, repose aussi sur des fondations industrielles qu’il faut défendre. En ce sens, la discussion sur les subventions n’est pas un détail technocratique : elle raconte la manière dont Séoul entend préserver les conditions matérielles de sa réussite.

Une politique industrielle plus réaliste, mais encore pleine d’inconnues

L’enseignement principal de cette séquence est clair : la Corée du Sud ne veut plus opposer théorie fiscale et réalité industrielle. Si une production doit rester sur le territoire, alors le soutien public devra peut-être prendre plusieurs formes, y compris celle d’une aide directe au démarrage. Ce pragmatisme peut apparaître comme une rupture, mais il s’inscrit en réalité dans une tradition coréenne : celle d’un État stratège qui ajuste ses outils au service de la compétitivité nationale.

Reste à savoir jusqu’où ira ce pragmatisme. Tout dépendra du texte de juillet, des arbitrages interministériels et de la capacité du pouvoir à concilier efficacité économique, crédibilité budgétaire et acceptabilité politique. Il faudra aussi observer si le dispositif vise principalement les grands secteurs historiques, comme la construction navale et certaines industries de pointe, ou s’il ouvre réellement la porte à des entreprises plus jeunes, plus innovantes, mais plus fragiles financièrement.

Dans les mois qui viennent, le débat coréen sera donc observé bien au-delà d’Asie. Parce qu’il renvoie à une question devenue universelle : comment soutenir la production nationale sans tomber dans l’inefficacité ou la surenchère ? La réponse sud-coréenne n’est pas encore totalement écrite. Mais une chose est acquise : à Séoul, le temps du laisser-faire pur appartient désormais au passé. Comme en Europe, comme aux États-Unis, la puissance publique revient au centre du jeu industriel.

Ce retour n’a rien d’un réflexe nostalgique. Il procède d’un calcul froid : dans un monde fragmenté, marqué par les tensions commerciales, la compétition technologique et les préoccupations de sécurité économique, produire chez soi redevient un choix politique. La Corée du Sud, qui a bâti sa réussite sur l’exportation, en fait aujourd’hui une nouvelle démonstration. Et pour les lecteurs francophones, cette histoire ne parle pas seulement de la péninsule coréenne ; elle dit quelque chose de notre époque, où l’usine, longtemps considérée comme un héritage du passé, redevient un enjeu central de puissance, d’emploi et de souveraineté.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea

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