À Jeju, Seogwipo mise sur une forêt urbaine autour de la cascade d’Eongtto pour concilier climat, promenade et tourisme

Une cascade, un parc, et une autre idée de la ville touristique

Sur l’île sud-coréenne de Jeju, souvent présentée comme une destination de nature et de villégiature, la municipalité de Seogwipo engage une nouvelle étape dans un projet qui dit beaucoup de l’évolution des politiques urbaines en Asie de l’Est. La ville a annoncé le lancement de la deuxième phase d’aménagement de la « forêt urbaine de réponse climatique » du parc d’Eongtto, un espace pensé en lien direct avec la cascade d’Eongtto, l’un des sites naturels connus du sud de l’île. Derrière l’intitulé administratif se dessine en réalité une ambition très concrète : transformer un paysage déjà apprécié en véritable infrastructure du quotidien, à la fois écologique, récréative et touristique.

La deuxième phase du programme doit concerner environ 2 hectares et mobiliser 2 milliards de wons, soit l’équivalent de plusieurs centaines de milliers d’euros à un peu plus d’un million selon les variations de change, avec une participation financière de l’État central à hauteur de 50 %. La ville prévoit d’y planter plus de 180 000 arbres dits de stockage de carbone, d’aménager un belvédère sur la cascade, une pergola et 1,5 kilomètre de sentiers. Au-delà des chiffres, le projet raconte une tendance désormais visible dans plusieurs territoires coréens : faire des espaces naturels autrefois périphériques des lieux de séjour, de marche et de respiration insérés dans la vie urbaine.

Pour un lectorat francophone, notamment en France et en Afrique francophone, la démarche évoque des débats bien connus. On pense aux trames vertes, aux coulées végétales, aux réaménagements de berges ou aux grands parcs métropolitains qui cherchent à répondre en même temps aux canicules, à l’artificialisation des sols et au besoin de lieux accessibles de détente. À une différence près : à Jeju, cette réflexion se déploie dans un environnement où la nature spectaculaire – volcans, falaises, forêts, cascades – fait déjà partie de l’identité territoriale. L’enjeu n’est donc pas de créer un îlot vert ex nihilo, mais de mieux articuler un site naturel avec les usages quotidiens des habitants et les attentes des visiteurs.

Dans un pays où les politiques climatiques locales sont de plus en plus souvent évaluées à l’aune de leur utilité tangible, Seogwipo choisit une approche lisible : planter, ombrager, faire marcher, faire rester. Une manière de traduire un objectif environnemental abstrait en expérience vécue.

Ce que signifie vraiment une « forêt urbaine de réponse climatique »

L’expression peut sembler technocratique, et elle l’est en partie. En Corée du Sud, les projets de « forêts urbaines de réponse climatique » bénéficient souvent de soutiens publics nationaux, notamment via l’administration forestière. Ils répondent à une double logique : d’un côté, augmenter les capacités d’absorption du carbone et atténuer les effets du réchauffement en ville ; de l’autre, offrir des espaces de promenade et de repos à proximité des bassins de vie. Autrement dit, la forêt n’est plus seulement envisagée comme un patrimoine naturel éloigné du tissu urbain, mais comme un équipement.

Cette idée mérite d’être explicitée pour des lecteurs non familiers de l’organisation territoriale coréenne. En Corée du Sud, la frontière entre aménagement paysager, politique touristique et action climatique est parfois moins cloisonnée qu’en Europe. Un même projet peut relever à la fois de la qualité du cadre de vie, de la compétitivité locale, de la prévention contre les effets de chaleur et de l’attractivité d’un territoire. Cela ne veut pas dire que tout se vaut, mais plutôt que les collectivités cherchent de plus en plus à produire des lieux multifonctionnels. La forêt urbaine devient alors un espace où l’on absorbe du carbone, où l’on se protège du soleil, où l’on marche, où l’on photographie un paysage, et où l’on prolonge éventuellement sa visite.

Dans le cas d’Eongtto, l’approche est particulièrement nette. Les plantations massives annoncées ne sont pas pensées comme un simple décor végétal. Elles doivent contribuer à la fonction de puits de carbone du site, tout en constituant un environnement plus habitable. Le belvédère sur la cascade, la pergola et les sentiers montrent que la ville ne se contente pas d’augmenter une surface verte sur le papier : elle organise les usages. C’est là tout l’intérêt de ce type de programme. Un espace boisé ne devient infrastructure civique que s’il est réellement fréquenté, approprié, traversé, habité à certains moments de la journée et des saisons.

Cette approche n’est pas sans rappeler certains débats français autour de la « ville du quart d’heure » ou du besoin d’une nature de proximité. Mais à Jeju, le raisonnement se noue aussi à une autre question, essentielle pour l’île : comment sortir d’un tourisme de passage, centré sur la consommation rapide de panoramas, pour proposer des lieux où l’on prend le temps de marcher, de regarder, de s’arrêter ?

À Seogwipo, la nature n’est pas un décor : elle est le cœur du projet urbain

Seogwipo n’est pas Séoul. Située dans la partie méridionale de Jeju, la ville se distingue par un rapport très direct à son environnement naturel. Son image publique repose largement sur ses paysages côtiers, ses chutes d’eau, ses reliefs volcaniques et ses jardins. Pour beaucoup de visiteurs étrangers, Jeju évoque une sorte de synthèse coréenne entre île touristique, territoire agricole et sanctuaire de biodiversité. Pour les habitants, c’est aussi un espace de vie confronté à des défis bien contemporains : pression foncière, afflux touristique, adaptation climatique, entretien des infrastructures et recherche d’un équilibre entre protection des sites et accessibilité.

La cascade d’Eongtto illustre parfaitement cette tension. Comme nombre de sites naturels à forte valeur symbolique, elle peut être réduite à une halte photographique, un point sur une carte, un arrêt rapide dans une journée de déplacement. Or, la compétitivité touristique d’un territoire ne tient plus seulement à l’existence d’un paysage remarquable. Elle dépend de la qualité de l’expérience autour de ce paysage : peut-on y accéder facilement ? y marcher agréablement ? y trouver de l’ombre ? s’y asseoir ? y revenir à différentes saisons ? y rester plus qu’un quart d’heure ?

La ville affirme clairement vouloir faire évoluer le site d’un simple lieu que l’on « voit » vers un lieu où l’on « séjourne », même brièvement. Cette notion de tourisme de séjour, importante dans les politiques locales coréennes, ne renvoie pas uniquement aux nuitées hôtelières. Elle concerne aussi la durée de présence sur un site, le temps passé dans les commerces voisins, la probabilité qu’un visiteur prolonge son itinéraire ou revienne. En ce sens, aménager un sentier de 1,5 kilomètre ou un espace de contemplation n’est pas anecdotique : c’est une manière de densifier l’expérience sans nécessairement artificialiser davantage.

Pour des lecteurs francophones, on pourrait faire un parallèle avec certains réaménagements de sites naturels en Bretagne, en Corse, à Madère ou dans quelques vallées alpines : lorsqu’un panorama existe déjà, la vraie valeur ajoutée se joue dans la manière de l’encadrer avec sobriété. Trop d’infrastructures défigurent le lieu ; trop peu d’aménagements le rendent fragile, inaccessible ou frustrant. Le pari d’Eongtto consiste précisément à tenir cette ligne de crête.

Une deuxième phase qui prolonge un premier socle déjà installé

Le projet n’arrive pas sur une page blanche. La première phase, achevée l’an dernier, avait déjà bénéficié d’un investissement de 2,5 milliards de wons, lui aussi financé à moitié par des fonds nationaux. Elle avait permis la plantation de plus de 16 000 arbres ainsi que la création d’un sentier, d’une pelouse et de petits équipements de confort. En d’autres termes, la municipalité a d’abord posé l’ossature du parc avant de l’étendre vers une relation plus directe avec la cascade.

Cette progression par étapes est significative. Dans les politiques urbaines, l’échec vient souvent de projets conçus comme des gestes spectaculaires mais insuffisamment raccordés aux usages réels. Ici, Seogwipo semble adopter une méthode incrémentale : constituer d’abord un premier réseau de circulation et de repos, puis enrichir l’ensemble avec un volet paysager et scénographique plus assumé. Le lien avec la cascade devient alors central. La deuxième phase vise moins à multiplier les équipements qu’à renforcer la cohérence du lieu, en faisant se répondre le parc existant, les nouvelles plantations et les points de vue.

La somme totale engagée sur l’ensemble du programme atteint ainsi 4,5 milliards de wons. À l’échelle d’un grand projet d’infrastructure, le montant reste mesuré. Mais c’est précisément ce qui rend l’opération intéressante. Nous ne sommes pas dans la logique d’un méga-chantier ou d’une transformation radicale du territoire. Nous sommes dans celle d’un investissement ciblé, où la finesse des continuités – marche, ombre, repos, paysage – peut produire des effets plus durables qu’une architecture emblématique ou qu’un équipement lourd.

Cette logique parle aussi à de nombreuses villes africaines francophones confrontées à une croissance urbaine rapide et à une raréfaction des espaces publics de qualité. Le cas de Seogwipo rappelle qu’un projet environnemental peut être pensé comme un investissement dans la santé urbaine et la convivialité, sans exiger systématiquement des dispositifs monumentaux. Encore faut-il que l’entretien suive, que la fréquentation soit réelle et que les plantations soient adaptées aux conditions locales.

Planter 180 000 arbres : symbole climatique ou véritable changement d’échelle ?

Le chiffre a de quoi impressionner : plus de 180 000 arbres de stockage de carbone annoncés sur environ 2 hectares. Comme souvent avec les opérations de reboisement ou de végétalisation, la communication publique s’appuie sur des volumes capables de frapper l’opinion. Mais la portée réelle d’une telle annonce dépendra de plusieurs facteurs que toute lecture journalistique sérieuse doit rappeler : la nature des essences plantées, leur densité, leur taux de reprise, la gestion de l’eau, la maintenance à moyen terme et la capacité du site à rester écologiquement cohérent.

Il n’en reste pas moins que le choix de mettre en avant le stockage du carbone est politiquement révélateur. En Corée du Sud comme ailleurs, les collectivités locales sont de plus en plus incitées à démontrer qu’elles prennent part à l’effort climatique. Planter des arbres est une réponse visible, populaire, immédiatement intelligible. Cela n’épuise évidemment pas la question climatique – qui suppose aussi de réfléchir aux mobilités, à l’énergie, aux matériaux, à l’urbanisme et aux consommations –, mais cela permet de rendre l’action plus concrète pour les habitants.

La vraie pertinence du projet d’Eongtto tient justement au fait qu’il ne réduit pas la forêt urbaine à une opération comptable de carbone. Les sentiers, la pergola et le belvédère indiquent que la ville cherche à faire converger deux échelles souvent séparées : l’échelle globale du climat et l’échelle sensible du quotidien. Un citoyen ne perçoit pas un puits de carbone comme il perçoit une allée ombragée ou un lieu où reprendre son souffle pendant l’été. Lorsque les deux se rejoignent, l’action publique gagne en lisibilité.

En France, les épisodes de chaleur extrême ont renforcé cette prise de conscience : la végétalisation ne vaut pas seulement pour les statistiques environnementales, elle devient un enjeu de confort urbain, voire de santé publique. Dans de nombreuses villes d’Afrique francophone, où l’intensité thermique est déjà une réalité structurante, la question est plus aiguë encore. À cet égard, le cas de Seogwipo s’inscrit dans une conversation mondiale : comment fabriquer des lieux capables de rafraîchir, de retenir, de relier, sans sacrifier l’identité paysagère ?

Du point de vue du visiteur : transformer le regard en expérience

La municipalité veut également renforcer l’attractivité du site en aménageant un espace d’observation de la cascade et une forêt thématique composée d’arbres et de fleurs variés. Là encore, le vocabulaire employé compte. En Corée, l’idée de « forêt thématique » renvoie moins à un parc d’attractions végétal qu’à un espace paysager organisé autour d’ambiances, de circulations et de saisons. Il s’agit de proposer une expérience lisible au visiteur : un parcours qui change au fil de l’année, des points de vue identifiables, des zones de repos et une certaine photogénie du lieu.

Ce dernier point, parfois regardé de haut dans les débats culturels européens, ne doit pas être sous-estimé. Dans le tourisme contemporain, un site qui se partage en image est un site qui existe davantage dans les imaginaires. La Corée du Sud l’a parfaitement intégré. Le belvédère n’est donc pas seulement un équipement fonctionnel ; il participe de la mise en récit du paysage. Il offre une manière de cadrer la cascade, de la rendre mémorable, de permettre au visiteur de prolonger son temps de présence.

Mais l’intérêt du projet réside aussi dans sa retenue relative. Il ne s’agit pas d’ajouter une couche spectaculaire à un lieu déjà spectaculaire. Il s’agit de fabriquer des conditions d’attention. Dans un monde saturé d’images, cette nuance est précieuse. Une promenade ombragée, une percée visuelle sur l’eau, une halte sous pergola peuvent paraître modestes ; ce sont pourtant ces éléments qui transforment une excursion en expérience apaisée.

Les urbanistes européens le savent bien : la qualité d’un espace public se mesure souvent dans ses détails d’usage. La largeur d’un chemin, l’orientation d’un banc, l’alternance de soleil et d’ombre, la facilité à circuler avec des enfants ou des personnes âgées comptent parfois davantage qu’un geste architectural spectaculaire. Si Seogwipo réussit son pari, Eongtto pourrait devenir un exemple de ce tourisme lent et accessible que beaucoup de destinations revendiquent, sans toujours parvenir à le matérialiser.

Ce que ce chantier dit de Jeju et, plus largement, de la Corée contemporaine

Vu d’Europe ou d’Afrique, Jeju est souvent résumée à son image de destination insulaire, presque carte postale. Cette vision n’est pas fausse, mais elle est incomplète. L’île est aussi un territoire où se rencontrent politiques climatiques, gestion de la fréquentation, protection des paysages et stratégies d’aménagement du quotidien. Le projet de forêt urbaine d’Eongtto en offre une illustration précise : on ne parle pas ici d’un grand discours sur la transition, mais d’un morceau de ville et de nature retravaillé pour durer.

La Corée du Sud est coutumière de ces projets intermédiaires, ni entièrement symboliques ni totalement structurants à l’échelle nationale, mais capables d’influer concrètement sur la vie locale. Ils disent une manière pragmatique de gouverner l’espace : améliorer des continuités, ajouter des usages, articuler un financement national et une exécution municipale, rendre visible l’effort climatique par des interventions compréhensibles. Pour les observateurs de la Hallyu et de la culture coréenne au sens large, ce type de chantier rappelle que l’attractivité de la Corée ne repose pas seulement sur ses industries culturelles, ses séries, sa K-pop ou sa gastronomie, mais aussi sur la qualité de certains environnements urbains et paysagers.

Il faut d’ailleurs souligner un point souvent négligé dans les récits internationaux sur la Corée : la capacité du pays à transformer ses lieux ordinaires ou semi-touristiques en expériences très cadrées, mais pas nécessairement artificielles. Cette maîtrise du détail, visible aussi bien dans l’aménagement public que dans la mise en scène commerciale ou culturelle, participe de l’image contemporaine du pays. À Eongtto, elle pourrait se traduire par une promenade mieux pensée, une lecture plus fluide du site et une meilleure articulation entre habitants et visiteurs.

Reste une question décisive, commune à tous les projets de ce genre : celle du temps long. Une forêt urbaine ne se décrète pas à l’inauguration. Elle se construit dans la croissance des arbres, l’entretien des parcours, la stabilité des usages, la gestion des saisons et la capacité d’un lieu à rester accueillant sans se banaliser. C’est là que se jouera la réussite véritable de Seogwipo.

Un laboratoire discret pour la ville de demain

Au fond, le projet d’Eongtto vaut moins par son caractère spectaculaire que par ce qu’il met en relation. Il relie l’action climatique à l’usage quotidien, la contemplation à la mobilité douce, la protection paysagère à l’économie locale. Dans bien des pays francophones, la même équation se pose avec acuité : comment faire de la nature non pas une parenthèse réservée aux week-ends ou aux cartes postales, mais une composante ordinaire de la vie urbaine ?

Seogwipo apporte une réponse à son échelle. En investissant dans un site déjà identifié, la ville ne cherche pas à rivaliser avec les mégaprojets internationaux. Elle mise sur l’épaisseur de l’expérience, sur la valeur du cheminement, sur la possibilité d’ancrer le climat dans quelque chose que l’on ressent physiquement. Cela peut sembler modeste ; c’est peut-être, justement, la condition de l’efficacité.

Dans les années à venir, les villes seront jugées non seulement sur leurs grands engagements, mais sur leur aptitude à fabriquer des lieux respirables, hospitaliers et désirables. À Jeju, au bord d’une cascade, cette exigence prend la forme d’arbres, d’un sentier, d’un point de vue et d’un peu d’ombre. C’est peu au regard de l’immensité de la crise climatique. C’est déjà beaucoup pour celles et ceux qui chercheront là un espace pour marcher, s’arrêter et, simplement, mieux habiter le paysage.

Source: Original Korean article - Trendy News Korea