
À Goyang, une compétition scolaire qui dit beaucoup de la Corée d’aujourd’hui
Dans l’imaginaire européen, et plus encore francophone, l’école sud-coréenne reste souvent associée à une image presque monolithique: celle d’un système intensif, rythmé par les examens, la compétition académique et une pression sociale élevée. Cette représentation n’est pas fausse, mais elle est désormais incomplète. À Goyang, grande ville de la province du Gyeonggi qui entoure Séoul, un événement organisé les 21 et 22 juillet 2026 par l’office provincial de l’éducation du Gyeonggi vient rappeler qu’une autre facette de l’enseignement coréen est à l’œuvre: celle d’une école qui tente de former des adolescents capables d’identifier un problème concret, de bâtir une solution en équipe et d’en défendre la pertinence face à un jury.
Quelque 900 collégiens et lycéens y participent dans le cadre du «Concours d’entrepreneuriat des jeunes 2026», une manifestation qui réunit 186 clubs scolaires dédiés à l’innovation et à la création de projets. L’initiative est portée par l’administration éducative du Gyeonggi, région stratégique à bien des égards: ce vaste territoire ceinture la capitale sud-coréenne, concentre une part importante de la population du pays et fonctionne, en matière d’éducation comme d’économie, comme un prolongement décisif de l’aire métropolitaine de Séoul.
L’information pourrait sembler n’être qu’un fait divers éducatif parmi d’autres. Elle mérite pourtant mieux qu’une simple brève. Car derrière ce rassemblement de jeunes Coréens se lit une évolution profonde: la manière dont la Corée du Sud réinvente la notion de réussite scolaire. Ici, l’«entrepreneuriat» ne renvoie pas d’abord à la promesse immédiate de profits ou à la célébration naïve de la start-up. Il s’agit plutôt d’un cadre pédagogique qui valorise l’observation du réel, la créativité, l’aptitude à formaliser une idée et la capacité à convaincre.
Pour un lectorat français, belge, suisse, québécois ou africain francophone, la scène peut rappeler certains concours d’innovation organisés dans les écoles de commerce, les incubateurs universitaires ou les salons de l’orientation. Mais la différence est de taille: en Corée du Sud, ce type d’exercice descend désormais jusqu’au collège et au lycée, avec une ampleur institutionnelle notable. Là où l’espace francophone oppose encore souvent, parfois à tort, culture générale et esprit d’initiative, la Corée cherche visiblement à articuler les deux dès l’adolescence.
186 clubs, 900 élèves: l’ampleur d’un mouvement éducatif
Le premier chiffre qui frappe est celui de la participation. Neuf cents jeunes, réunis en 186 clubs, se retrouvent dans un même lieu pour présenter des projets élaborés au sein de leurs établissements. On n’est pas dans une démonstration symbolique, encore moins dans une activité marginale réservée à une poignée d’élèves réputés «brillants». Ce volume dit au contraire la diffusion d’une pratique pédagogique devenue suffisamment structurée pour dépasser le stade de l’expérimentation.
Le terme coréen de «dongari», que l’on traduit généralement par «club» ou «association scolaire», mérite ici d’être expliqué. Dans les établissements sud-coréens, ces clubs constituent des espaces d’activité collective en dehors du strict cours magistral. Certains sont consacrés aux arts, au sport, à la lecture ou aux sciences; d’autres, comme dans ce concours, à l’entrepreneuriat et à la résolution de problèmes. Pour un lecteur francophone, on pourrait y voir l’équivalent d’un mélange entre club scolaire, atelier de projet et mini-laboratoire d’innovation. La nuance est importante: ce n’est pas un simple loisir périphérique, mais un prolongement de la formation.
La participation sous forme de club est en elle-même révélatrice. Elle montre que les projets ne reposent pas seulement sur le talent individuel d’un orateur ou sur l’intuition d’un élève isolé. Elle suppose une répartition des tâches, une maturation collective des idées, des discussions, des arbitrages, parfois des désaccords. Dans chaque équipe, certains conçoivent la solution, d’autres organisent les informations, d’autres encore préparent l’exposé. Même lorsque le public ne voit qu’une prise de parole finale, ce qu’il observe est le résultat d’un travail collaboratif.
En France et dans plusieurs pays d’Afrique francophone, les politiques éducatives parlent de plus en plus de «compétences transversales», d’«apprentissage par projet» ou d’«éducation à l’initiative». La Corée du Sud, souvent perçue comme une terre de verticalité et de performance académique, montre ici qu’elle investit très concrètement ces notions. Et elle le fait à une échelle impressionnante. Réunir 186 clubs issus de collèges et lycées différents dans une compétition régionale, c’est créer une scène commune où des idées nées dans des établissements dispersés deviennent soudain visibles les unes pour les autres.
Cette mise en réseau a une portée sociale. Un projet imaginé dans une salle de classe prend une autre dimension lorsqu’il est présenté devant des élèves venus d’autres villes, d’autres écoles, d’autres environnements. Il cesse d’être une idée «interne» pour entrer dans un espace public, même limité. À l’âge adolescent, cette bascule est loin d’être anodine. Elle apprend à exposer son raisonnement, à accepter la comparaison, à supporter l’épreuve du regard extérieur.
L’entrepreneuriat comme méthode d’apprentissage, plus que comme culte de la start-up
Le mot «entrepreneuriat» peut, vu d’Europe ou d’Afrique francophone, susciter des réactions contrastées. Pour certains, il évoque l’autonomie, la créativité, la prise de risque. Pour d’autres, il renvoie à une injonction libérale appliquée à des jeunes toujours plus tôt sommés de se «vendre». Dans le cas coréen, il serait réducteur de projeter trop vite ces débats sans regarder ce que recouvre concrètement l’événement de Goyang.
D’après les éléments disponibles, le cœur de cette compétition n’est pas la rentabilité immédiate ni la création d’entreprises au sens juridique du terme. Les élèves sont invités à proposer des idées, à démontrer leur esprit de défi, et à faire valoir leur capacité à résoudre des problèmes de manière créative. Autrement dit, l’«entrepreneuriat» fonctionne ici comme un langage pédagogique. Il sert à relier plusieurs aptitudes que l’école cherche à développer: observer une difficulté, formuler un diagnostic, imaginer une réponse, organiser cette réponse dans un document, puis la défendre à l’oral.
Cette approche n’est pas sans rappeler ce que certaines institutions françaises tentent d’introduire à travers les mini-entreprises, les concours de débat, les hackathons éducatifs ou les programmes d’éducation économique. Mais la Corée du Sud semble lui donner une visibilité plus affirmée au sein même de la scolarité secondaire. Cela en dit long sur les attentes d’une société qui, après avoir bâti sa puissance industrielle, technologique et culturelle, sait qu’elle doit aussi miser sur la capacité d’invention de ses jeunes générations.
Il faut également replacer cette dynamique dans le contexte plus large de la Hallyu, la «vague coréenne», qui a familiarisé le monde avec la puissance d’exportation culturelle de Séoul, de la K-pop aux séries télévisées. Cette réussite spectaculaire n’est pas sortie du néant. Elle s’appuie sur des écosystèmes où la formation, l’expérimentation, la professionnalisation précoce et le travail collectif jouent un rôle déterminant. Bien sûr, un concours d’idées entrepreneuriales pour collégiens et lycéens n’a pas de lien direct avec l’industrie musicale ou audiovisuelle. Mais il participe de la même matrice culturelle: une société qui valorise fortement la préparation, la présentation de soi, la cohérence d’un projet et la capacité à transformer une intuition en proposition crédible.
Dans l’espace francophone, où l’on défend à juste titre la place des humanités, il peut être tentant de voir dans cette évolution une technicisation excessive de l’école. Ce serait oublier que la formulation d’une idée, la capacité d’argumenter et le dialogue entre écrit et oral relèvent aussi d’une tradition intellectuelle profondément compatible avec la culture scolaire française. Au fond, ce que montrent ces adolescents coréens n’est pas l’abandon de l’éducation au profit du marché, mais la mise en scène d’une pédagogie du problème et de la solution.
Écrire puis présenter: la double épreuve de la clarté
Le concours se distingue par son mode d’évaluation, qui combine un examen écrit et une présentation orale. Le détail peut sembler technique; il est en réalité central. Trop souvent, dans les compétitions scolaires, l’éloquence masque les faiblesses du fond ou, inversement, une bonne idée demeure sous-estimée faute de savoir être défendue. En associant dossier écrit et oral de présentation, l’organisation contraint les participants à faire exister leur projet dans deux registres différents.
L’écrit exige de structurer la pensée. Il oblige à hiérarchiser les informations, à préciser le problème visé, à exposer le mécanisme de la solution, à rendre lisible ce qui n’était parfois qu’une intuition. Beaucoup d’enseignants, en France comme en Afrique francophone, savent à quel point ce passage par l’écrit révèle les zones d’ombre d’un raisonnement. Une idée séduisante à l’oral peut se fissurer dès qu’il faut la coucher sur le papier. À l’inverse, un projet discret peut gagner en force lorsqu’il apparaît solidement construit.
L’oral, lui, demande autre chose. Il faut capter l’attention, choisir ses mots, tenir un temps limité, anticiper les questions et rendre accessible un contenu potentiellement complexe. Là encore, l’enjeu dépasse la compétition. Dans des sociétés saturées d’informations, savoir expliquer clairement est devenu presque aussi important que savoir concevoir. Cette compétence vaut pour l’entreprise, bien sûr, mais aussi pour la vie publique, le monde associatif, la recherche ou la culture.
On touche ici à un point particulièrement intéressant pour un public francophone: la réconciliation entre deux traditions parfois opposées dans les débats éducatifs. D’un côté, l’exigence classique de la rédaction, de l’argumentation et de la cohérence logique; de l’autre, la valorisation contemporaine de la prise de parole, du pitch, de la communication et du travail de groupe. Le concours de Goyang semble précisément articuler ces deux dimensions. Ce n’est pas seulement une scène où l’on «vend» des idées; c’est une école de la mise en forme intellectuelle.
Il serait d’ailleurs dommage de réduire l’exercice à une préparation prématurée au monde de l’entreprise. Ce que ces élèves apprennent en passant de l’écrit à l’oral, c’est aussi une forme de traduction de la pensée. Ils découvrent que comprendre quelque chose ne suffit pas: il faut encore le rendre intelligible à autrui. Dans un univers démocratique, cette compétence est précieuse. Elle est au cœur de la citoyenneté autant que de l’innovation.
Le regard des experts, entre réalisme et apprentissage
Autre élément notable: les jurys sont composés d’experts ayant une expérience de l’évaluation de programmes soutenus par les pouvoirs publics. Là encore, le choix n’est pas anodin. Il introduit une dose de réalisme dans un exercice qui pourrait autrement rester purement scolaire. Les élèves ne s’adressent pas seulement à leurs professeurs ou à des adultes familiers de la culture de leur établissement; ils présentent leurs idées à des observateurs rompus à l’analyse de projets, à la comparaison de dossiers et à la sélection de propositions.
Il faut se garder d’un contresens. Cela ne signifie pas que des adolescents de 14 à 18 ans seraient jugés exactement comme des entrepreneurs aguerris sollicitant des financements publics. Les critères précis n’ont pas été détaillés. Mais la présence de tels jurés donne à la compétition une certaine gravité institutionnelle. Elle signale que l’événement n’est pas conçu comme une simple animation de fin d’année, mais comme un dispositif avec méthode, étapes et hiérarchisation des performances.
Du point de vue pédagogique, l’intérêt est évident. Recevoir une évaluation extérieure oblige à décentrer son regard. Une idée applaudie dans son école n’est pas forcément immédiatement compréhensible pour quelqu’un qui la découvre sans contexte. À l’inverse, un projet jugé ordinaire par ses camarades peut révéler, devant des professionnels, une pertinence inattendue par la justesse du diagnostic ou la solidité de la présentation. L’apprentissage ne se limite donc pas au verdict final; il réside dans cette confrontation entre perception interne et réception externe.
En cela, le concours sud-coréen rejoint une intuition bien connue dans l’enseignement supérieur européen: on progresse souvent davantage en testant son travail devant un public inconnu qu’en restant dans le cercle rassurant de l’entre-soi. Pour des adolescents, cette expérience est formatrice. Elle leur apprend à distinguer l’attachement affectif à une idée de sa valeur argumentative. Elle les initie, très tôt, à une forme d’objectivation de leur pensée.
Dans des pays francophones où l’on cherche à renforcer l’employabilité des jeunes sans sacrifier l’ambition éducative, cette articulation mérite l’attention. Le recours à des experts ne garantit pas à lui seul la qualité d’un dispositif. Mais lorsqu’il est intégré à un cadre scolaire clair, il peut donner aux élèves le sentiment que leurs efforts s’inscrivent dans un monde réel, avec ses attentes, ses codes et ses contraintes.
De la scène régionale à la finale nationale: la fabrique d’une ambition graduée
Au terme des deux journées de compétition, quatre clubs seulement seront retenus pour représenter le Gyeonggi lors de la finale nationale prévue en octobre au centre aT de Yangjae, à Séoul. La sélection est donc sévère. Sur 186 clubs engagés, une infime minorité accèdera à l’étape suivante. Cette rareté donne du relief à l’événement: il ne s’agit pas seulement de participer, mais aussi de franchir un seuil symbolique, celui de la représentation régionale dans un cadre national.
La structure du parcours est révélatrice d’une culture de la progression par paliers. L’élève part de son établissement, s’inscrit dans une dynamique locale, puis rejoint une scène provinciale avant, éventuellement, de se projeter vers un niveau national. Cette logique graduée n’est pas étrangère à la Corée du Sud, où de nombreux domaines – des études aux arts, du sport à la culture populaire – sont organisés autour d’étapes sélectives successives. Pour un public français, cela peut rappeler certaines olympiades scolaires, concours d’éloquence ou compétitions scientifiques qui mènent, de l’académie à la scène nationale, voire internationale.
Ce qui importe toutefois, c’est de ne pas résumer l’événement à ses gagnants. Les quatre clubs qualifiés concentreront naturellement l’attention médiatique. Mais les bénéfices pédagogiques, eux, débordent largement ce cercle étroit. Les 186 équipes ont toutes traversé le même processus: identifier un sujet, élaborer une réponse, structurer une argumentation, se mesurer à d’autres, recevoir un jugement. Dans l’éducation, ce type d’expérience laisse souvent des traces plus durables que la simple récompense.
Pour les élèves sud-coréens, habitués à un environnement où la mesure de la performance occupe une place considérable, cette compétition peut aussi offrir une autre relation à l’échec. Ne pas être sélectionné ne signifie pas nécessairement avoir «perdu» au sens stérile du terme. Cela peut vouloir dire que le projet n’était pas assez clair, pas assez mûr, ou simplement moins convaincant à ce stade que d’autres propositions. Dans l’idéal, ce type de concours apprend que la confrontation à l’évaluation n’a de sens que si elle nourrit une progression future.
Cette idée n’est pas sans intérêt pour les systèmes éducatifs francophones, souvent déchirés entre deux tentations: tout noter, ou au contraire tout neutraliser pour ne pas décourager. L’exemple coréen montre une troisième voie possible, plus exigeante: évaluer fortement, mais au service d’un apprentissage de la formulation, de l’ajustement et de la persévérance.
Ce que cette compétition révèle de la jeunesse coréenne, au-delà des clichés
Le concours de Goyang raconte enfin quelque chose de plus large sur la jeunesse sud-coréenne. Loin des images réductrices alternant entre l’élève surmené et le fan de K-pop mondialisée, on découvre ici des adolescents engagés dans des formes de coopération intellectuelle, d’expérimentation et de prise de parole publique. Leur quotidien scolaire n’est pas uniquement composé de manuels, de cours particuliers et de préparation aux examens. Il intègre aussi des espaces où l’on apprend à inventer, à exposer et à défendre une idée.
Pour qui suit la culture coréenne, cette évolution n’est pas totalement surprenante. La Corée contemporaine a fait de la capacité d’adaptation une de ses signatures. Elle a transformé son économie, modernisé ses infrastructures, exporté massivement ses contenus culturels et imposé sa présence dans les industries technologiques. Dans ce cadre, former des adolescents à la résolution créative de problèmes relève moins d’une mode passagère que d’une continuité stratégique. On prépare non seulement des futurs entrepreneurs, mais plus largement des individus capables d’agir dans une société mouvante.
Cette observation intéresse aussi l’Afrique francophone, où la jeunesse, démographiquement majoritaire dans de nombreux pays, est souvent présentée comme un immense potentiel encore insuffisamment accompagné. Les débats sur l’employabilité, l’innovation locale, l’économie informelle, la transformation numérique ou la valorisation des talents y sont particulièrement vifs. Sans transposer mécaniquement le modèle coréen, l’exemple de Goyang rappelle qu’une politique éducative peut choisir de faire de l’initiative collective un objet d’apprentissage très tôt, et pas seulement au niveau universitaire.
Pour la France et l’Europe, l’enjeu est d’une autre nature mais tout aussi réel. À l’heure où l’on s’interroge sur l’orientation, la motivation scolaire et le lien entre savoirs et monde social, la scène coréenne interroge nos propres équilibres. Comment valoriser l’esprit d’initiative sans réduire l’école à un sas vers l’entreprise? Comment enseigner la créativité sans sacrifier les exigences de méthode? Comment faire du collectif autre chose qu’un slogan pédagogique? Les 900 adolescents réunis à Goyang ne répondent pas à toutes ces questions, mais ils offrent un terrain d’observation riche.
Le plus marquant, peut-être, est ailleurs. Dans ce concours, l’important n’est pas seulement ce qui sera choisi au sommet, mais ce qui aura été vécu à la base. Des centaines de jeunes auront appris qu’une idée ne vaut pas uniquement par son éclat initial, mais par le travail nécessaire pour la rendre partageable. Ils auront expérimenté la distance entre penser et démontrer, entre imaginer et convaincre. Et dans un monde où l’on confond souvent vitesse et profondeur, cette leçon-là mérite d’être soulignée.
À Goyang, pendant deux jours, la Corée du Sud n’exhibe pas seulement sa foi dans l’innovation. Elle montre aussi une certaine conception de l’éducation: une école où l’on n’attend pas des adolescents qu’ils aient déjà créé des entreprises florissantes, mais qu’ils apprennent à regarder le réel, à se coordonner, à formuler une réponse et à l’assumer devant les autres. Dans le bruit global des classements scolaires et des performances économiques, cette scène dit quelque chose d’essentiel: l’avenir d’un pays se joue aussi dans la manière dont il apprend à ses jeunes à transformer une intuition en parole publique.
0 Commentaires