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Un programme pilote qui dit beaucoup de la Corée contemporaine
La Corée du Sud aime raconter sa réussite en chiffres, en records d’exportation et en percées technologiques. De la K-pop aux semi-conducteurs, des plateformes numériques aux biotechnologies, le pays a construit en quelques décennies un récit national fondé sur la vitesse, la performance et l’innovation. Mais derrière cette vitrine impressionnante, un autre visage de la société coréenne apparaît plus nettement depuis plusieurs années : celui d’une jeunesse fragilisée par la compétition scolaire, la précarité de l’entrée sur le marché du travail et le découragement face à des parcours de plus en plus exigeants. C’est dans ce contexte qu’intervient l’initiative lancée par le groupe biopharmaceutique Celltrion, qui a commencé à former 50 jeunes de 18 à 34 ans sans emploi, dont une partie a même interrompu toute recherche active de travail.
Le programme, inauguré le 10 à Incheon, dans le quartier de Songdo, au sein du Centre de recherche sur la convergence pharmaceutique et biotechnologique, ne relève pas d’un simple stage d’observation ni d’une opération cosmétique de communication d’entreprise. Son principe est plus ambitieux : proposer à des jeunes sortis du radar classique du recrutement une formation intensive au secteur des biotechnologies, à raison de cinq jours par semaine et huit heures par jour. Autrement dit, reproduire un rythme proche de celui du travail, tout en offrant une passerelle vers un domaine stratégique de l’économie coréenne.
Pour un lecteur francophone, en France comme en Afrique, il faut mesurer ce que représente un tel choix. Il ne s’agit pas uniquement d’apprendre des notions techniques liées au bio. Le programme vise aussi à recréer une routine, une socialisation, un cadre collectif et une confiance dans la possibilité d’un retour vers l’emploi. En Europe aussi, les dispositifs destinés aux jeunes éloignés de l’emploi oscillent souvent entre accompagnement social, coaching et formation professionnelle. En Corée du Sud, la particularité de cette initiative tient à l’implication directe d’un grand groupe industriel et à son articulation avec deux ministères : celui de l’Emploi et du Travail, et celui du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie.
Le nom du programme, « Cell-in », résume cette volonté. Il associe le mot anglais « cell », la cellule, au mouvement d’« entrer à l’intérieur ». L’intitulé peut sembler marketing, mais il porte une idée simple : faire entrer de nouveau dans le monde social, et peut-être demain dans l’industrie, des jeunes restés à sa périphérie. Dans une Corée du Sud souvent perçue depuis l’étranger comme un modèle de discipline collective et de réussite scolaire, ce type de programme rappelle que le pays doit lui aussi composer avec une fatigue générationnelle profonde.
Qui sont ces “jeunes en pause” que Séoul tente de ramener vers l’emploi ?
Le terme coréen mis en avant dans cette affaire mérite une explication. Les médias et les institutions sud-coréennes parlent de « 쉬었음 청년 », que l’on pourrait traduire par « jeunes en pause » ou « jeunes qui se sont arrêtés ». Il ne s’agit pas exactement du chômage au sens habituel. Ces jeunes ne sont pas en emploi, mais ils ne sont pas non plus engagés activement dans une recherche de travail. En d’autres termes, ils ont décroché de la mécanique ordinaire du CV, des entretiens et des candidatures répétées. Dans le débat public français, on rapprocherait cela, avec prudence, d’une partie des jeunes dits « invisibles », ou de certains profils classés parmi les NEET, ces personnes ni en emploi, ni en études, ni en formation.
La nuance est importante. En Corée, l’arrêt de la recherche d’emploi ne renvoie pas seulement à une inactivité statistique ; il est aussi chargé d’un poids moral. Dans une société où l’effort personnel et la réussite académique occupent une place centrale, le fait de « faire une pause » peut être perçu comme un signe d’épuisement, de désorientation ou d’exclusion silencieuse. Le pays connaît depuis longtemps une concurrence féroce pour accéder aux meilleures universités, puis aux postes les plus valorisés, notamment dans les grands conglomérats. Le revers de cette culture de l’excellence, c’est qu’elle laisse sur le bord de la route une partie des jeunes adultes qui ne trouvent pas immédiatement leur place.
Ce phénomène n’est d’ailleurs pas étranger aux lecteurs francophones. En France, les débats sur l’orientation, l’insertion des diplômés, le déclassement ou la difficulté à obtenir un premier emploi stable reviennent régulièrement. Dans plusieurs pays d’Afrique francophone, la jeunesse fait face à d’autres contraintes encore, souvent plus structurelles : insuffisance d’emplois formels, faiblesse des débouchés industriels, décalage entre la formation et les besoins du marché. Mais dans tous ces contextes, une même question se pose : comment éviter qu’un temps de décrochage ne se transforme en installation durable hors du monde du travail ?
La réponse coréenne proposée ici consiste à considérer ces jeunes non comme des cas individuels à corriger, mais comme un réservoir de talents à reconnecter. Le changement de perspective est notable. Il ne s’agit plus seulement d’exhorter les intéressés à « se bouger » ou à multiplier les candidatures. Il s’agit de créer un sas, un espace intermédiaire entre l’isolement et l’emploi, en s’appuyant sur un secteur jugé porteur. C’est ce déplacement, du jugement moral vers la reconstruction d’un lien avec l’industrie, qui donne à l’initiative une portée politique et sociale plus large qu’un simple programme de formation.
Celltrion, Songdo et le choix stratégique de la biotechnologie
Que cette initiative émane de Celltrion n’a rien d’anodin. L’entreprise fait partie des grands noms de la biopharmacie sud-coréenne, un secteur devenu l’un des symboles de la montée en gamme industrielle du pays. La Corée du Sud n’est plus seulement l’usine électronique ou automobile que l’Europe a découverte dans les années 1990 et 2000 ; elle investit désormais massivement dans les médicaments biologiques, les biosimilaires, la recherche appliquée et les technologies de santé. Dans cette nouvelle géographie industrielle, Songdo, à Incheon, occupe une place particulière.
Songdo est souvent présenté comme une vitrine de la Corée du futur : quartier planifié, infrastructures modernes, zones de recherche, pôles internationaux, environnement tourné vers la technologie et l’innovation. Pour un lecteur européen, on pourrait y voir un mélange entre campus scientifique, quartier d’affaires et laboratoire urbain. Installer les jeunes participants dans un centre de recherche lié à l’écosystème pharmaceutique et biotechnologique, plutôt que dans une salle de conférence anonyme ou un bâtiment administratif, est hautement symbolique. Le message est clair : vous n’êtes pas dans une mesure périphérique de traitement social du chômage, vous êtes au contact d’un secteur considéré comme central pour l’avenir du pays.
Cette dimension compte autant que le contenu pédagogique lui-même, d’autant que les détails précis des modules n’ont pas encore été largement exposés. On sait que la formation sera soutenue, régulière et inscrite dans un environnement professionnel concret. Cela suffit déjà à distinguer l’initiative des forums métiers ponctuels, des séminaires de motivation ou des dispositifs à faible intensité qui peinent souvent à transformer durablement les trajectoires. En imposant un rythme de présence comparable à celui d’un emploi, le programme cherche à agir sur les habitudes, sur la discipline quotidienne et sur le sentiment d’appartenance à un collectif.
Ce type d’approche peut surprendre dans des sociétés francophones où la flexibilité, l’autonomie de l’apprenant ou l’alternance entre plusieurs activités sont parfois davantage valorisées. En Corée du Sud, la structure du temps reste un outil important de réintégration sociale. Revenir à un emploi du temps fixe, se déplacer chaque jour, retrouver des pairs, apprendre dans un cadre exigeant : tout cela participe de la reconstruction d’un rapport au monde social. On comprend alors que l’enjeu dépasse la seule acquisition de compétences techniques. Il touche à la réinscription des individus dans une temporalité collective.
Une coopération rare entre entreprise et État
L’un des aspects les plus intéressants de ce projet réside dans son architecture institutionnelle. Plutôt que d’empiler plusieurs dispositifs parallèles, l’entreprise et deux ministères sud-coréens ont choisi de s’associer autour d’un même programme. C’est une différence notable avec des politiques publiques où les administrations pilotent d’un côté l’accompagnement social, tandis que les entreprises interviennent de l’autre, de manière parfois opportuniste ou tardive.
Ici, Celltrion apporte son ancrage industriel et sa connaissance du secteur bio. Le ministère de l’Emploi et du Travail joue son rôle traditionnel en matière d’insertion, de soutien aux compétences et de politique active de l’emploi. Le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie introduit quant à lui la logique de filière et de stratégie industrielle. Ensemble, ces trois acteurs tentent de créer une chaîne cohérente entre jeunesse en retrait, formation, industrie et réintégration professionnelle.
Pour les observateurs français, cette logique peut évoquer certaines tentatives de rapprochement entre l’État, les régions, les branches professionnelles et les entreprises autour de secteurs en tension ou d’avenir, par exemple dans la réindustrialisation, la santé ou le numérique. Mais la spécificité coréenne réside dans la concentration de moyens, la lisibilité du pilotage et la rapidité d’exécution. Le pays a l’habitude de mobiliser des acteurs publics et privés autour d’objectifs ciblés, avec un sens du volontarisme qui tranche parfois avec les lourdeurs administratives observées en Europe.
Reste une question essentielle : cette coopération débouchera-t-elle sur de réelles opportunités d’emploi, ou seulement sur une expérience formatrice sans lendemain garanti ? À ce stade, aucune promesse de recrutement automatique n’a été formulée. C’est un point crucial. Il serait abusif de présenter l’initiative comme une voie directe vers l’embauche. La prudence s’impose donc. Le mérite du programme est aujourd’hui d’ouvrir une porte et de remettre en mouvement 50 jeunes. Son efficacité future se mesurera à la stabilité de leur participation, à la progression de leurs compétences et à leur capacité à reprendre pied dans l’emploi ou la formation.
Pourquoi ce projet intéresse aussi la France et l’Afrique francophone
On aurait tort de voir dans cette actualité un sujet purement coréen, réservé aux spécialistes de l’Asie. Elle touche à une interrogation largement partagée : comment articuler politiques de jeunesse, besoins industriels et inclusion sociale dans des économies traversées par la transformation technologique ? En France, le débat sur la réindustrialisation s’accompagne de celui sur les compétences disponibles. Les secteurs d’avenir — santé, pharmacie, transition énergétique, data, ingénierie — ont besoin de main-d’œuvre formée, mais peinent parfois à recruter ou à attirer des profils qui se sentent éloignés de ces univers.
Dans de nombreux pays d’Afrique francophone, la situation est différente, mais tout aussi instructive. La jeunesse y est souvent majoritaire, dynamique, entreprenante, mais confrontée à des marchés du travail saturés et à une insuffisance d’industries capables d’absorber cette énergie démographique. Le cas sud-coréen montre qu’un secteur à forte valeur ajoutée peut devenir non seulement un moteur économique, mais aussi un outil d’inclusion, à condition de bâtir des passerelles solides entre formation, entreprises et politiques publiques. Cela n’est pas transposable à l’identique : les contextes institutionnels, les moyens financiers et la structure productive n’ont rien de comparable. Mais la logique, elle, mérite attention.
Au fond, le programme de Celltrion pose une question très contemporaine : faut-il réserver les industries du futur aux seuls candidats déjà armés, déjà diplômés, déjà adaptés, ou peut-on aussi y faire entrer ceux qui ont décroché en cours de route ? Dans le monde francophone, cette interrogation est particulièrement sensible. Elle concerne les banlieues françaises, les territoires ruraux délaissés, mais aussi les villes africaines où les jeunes diplômés alternent stages, informalité et attentes prolongées. L’idée qu’un secteur de pointe puisse servir de levier de réinsertion plutôt que d’espace réservé à une élite est politiquement forte.
Ce sujet résonne également avec l’image internationale de la Hallyu, la « vague coréenne », souvent réduite au divertissement. Les lecteurs francophones connaissent volontiers la Corée du Sud par BTS, les dramas, les cosmétiques ou le cinéma de Bong Joon-ho et Park Chan-wook. Cette histoire rappelle qu’il existe une autre Hallyu, moins visible mais décisive : celle de la puissance industrielle et scientifique, de la capacité à transformer des filières technologiques en objets de politique sociale. Autrement dit, l’attractivité culturelle coréenne ne doit pas masquer les tensions sociales internes ni les tentatives du pays pour les traiter par l’innovation institutionnelle.
Entre promesse et limites : ce que l’on pourra vraiment juger
Il serait tentant de saluer l’initiative comme un modèle déjà abouti. Ce serait aller trop vite. Cinquante participants, même dans un programme intensif, ne suffisent pas à résoudre le problème de fond du décrochage professionnel des jeunes sud-coréens. Le caractère pilote de l’opération en fait d’abord un test. Il faudra donc regarder de près plusieurs indicateurs concrets dans les mois à venir : le taux d’assiduité, la capacité des participants à aller au bout du parcours, l’impact psychologique et social de cette remise en routine, la qualité réelle de la formation délivrée, et surtout les trajectoires post-programme.
Autre limite : le choix du bio, aussi porteur soit-il, suppose un certain niveau de technicité et une adaptation à des standards industriels élevés. Tous les jeunes éloignés de l’emploi ne se projettent pas spontanément dans un laboratoire, une unité de production pharmaceutique ou une chaîne de compétences liées à la biotechnologie. Il faudra donc vérifier que la sélection des participants et l’accompagnement pédagogique tiennent compte de cette diversité des profils. Une bonne politique d’inclusion ne consiste pas seulement à ouvrir une porte ; elle exige aussi de préparer le passage du seuil.
Pour autant, le geste posé par Celltrion et ses partenaires publics a une valeur exemplaire. Il dit qu’un grand groupe peut mobiliser son savoir-faire non pas uniquement pour recruter les meilleurs profils déjà prêts, mais pour élargir le cercle de ceux qui peuvent, à terme, rejoindre l’industrie. Il dit également que la question de la jeunesse « en pause » n’est pas reléguée au domaine du seul accompagnement social ou de la seule santé mentale, même si ces dimensions restent importantes. Elle devient un enjeu de souveraineté économique, de cohésion sociale et de durabilité industrielle.
Dans une époque où beaucoup de pays, de Paris à Dakar, de Bruxelles à Abidjan, cherchent à concilier compétitivité et justice sociale, la démarche mérite d’être observée sans naïveté mais sans condescendance. La Corée du Sud expérimente ici une méthode : prendre au sérieux le temps du décrochage, lui donner un cadre, un lieu, une perspective sectorielle et une reconnaissance institutionnelle. Si cette méthode produit des résultats, elle pourrait inspirer d’autres formes d’alliance entre entreprises de pointe et politiques de jeunesse.
À ce stade, le plus important n’est pas de proclamer un succès, mais de noter qu’un pays habitué à célébrer ses champions industriels tente de relier cette puissance à la réparation de ses fractures générationnelles. C’est peut-être là, au-delà même du sort des 50 participants, que se trouve la portée réelle de l’initiative. Dans la Corée du Sud de 2024, former au bio des jeunes qui avaient cessé de chercher du travail, c’est faire plus qu’enseigner une compétence : c’est parier qu’une industrie peut aussi servir de second départ.
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